Renata Tebaldi, la « voix d’ange »

par

Paul-André Demierre : Renata Tebaldi. Une artiste d’exception. Genève, Editions Papillon. ISBN 978-2-940310-55-5. 2021, 352 p. Prix non précisé.

Le dimanche 23 mai 1976, un jeune homme de 25 ans réussit à se procurer un billet d’entrée pour un récital de chant que doit donner, en fin d’après-midi, Renata Tebaldi à la Scala de Milan. Il ne sait pas encore que ce concert de bienfaisance, destiné à aider les sinistrés d’un tremblement de terre au Frioul, est le dernier de la carrière de cette voix qu’il idolâtre, selon ses dires, depuis son adolescence. C’est le récit de ce souvenir ébloui que l’auteur dévoile dans une introduction de deux pages personnalisées ; il place d’emblée la vaste entreprise de cette biographie sous le signe de son admiration pour « une artiste d’exception » dont le début de cette année 2022 a marqué, le 1er février dernier, le centenaire de la naissance (Renata Tebaldi est décédée le 19 décembre 2004).

L’heureux spectateur de 1976, c’est Paul-André Demierre (°1951), qui sera notamment, pendant plus de vingt-cinq ans, producteur à la Radio Suisse Romande, et est bien connu des lecteurs de Crescendo qui découvrent régulièrement ses comptes rendus éclairés de concerts, de ballets ou de spectacles lyriques. Chez le même éditeur suisse, on avait déjà pu apprécier son étude sur Les opéras napolitains de Rossini (2010), ainsi qu’un volume consacré à Richard Bonynge et Joan Sutherland, un couple… à la scène comme à la ville (2016). Le même Richard Bonynge signe la préface du présent volume ; ce fameux chef d’orchestre a travaillé avec la cantatrice, « une artiste hors pair, l’une des plus grandes voix du XXe siècle, et probablement de tous les temps ».

Ce travail consacré à Renata Tebaldi est le témoignage de la passion de Paul-André Demierre pour cette « voix d’ange » (expression d’Arturo Toscanini dès 1946). Il est surtout le fruit de longues recherches et d’un travail minutieux de reconstitution d’une carrière de trente-deux ans, qui a débuté à Rovigo le 23 mai 1944 pour s’achever un autre 23 mai, celui que l’auteur évoque dans son introduction. Un peu plus de trois décennies vocales, marquées par la beauté d’un timbre unique, le rayonnement du phrasé et une fascinante présence scénique. On laissera au lecteur le plaisir de découvrir, pas à pas, le parcours de cette originaire de Pesaro, la cité natale de Rossini, parcours que l’auteur détaille avec précision, comme s’il s’installait au milieu de son agenda artistique, par le biais d’une quarantaine de chapitres courts et denses, qui vont à l’essentiel tout en s’attardant au quotidien. C’est que Demierre a la faculté de pouvoir raconter, avec une érudition confondante, l’histoire d’une vie, en mettant l’accent sur les prises de rôles multiples, la diversité des productions et la richesse du répertoire, majoritairement italien. 

On est très vite installé par le récit dans cette aventure lyrique qui commence tôt, après une enfance marquée par la séparation des parents, une poliomyélite qui va signifier un calvaire de cinq ans, avant les premières leçons de piano, puis les années de formation à Parme et à Pesaro, notamment avec la soprano Carmen Melis, et les débuts à l’âge de vingt-deux ans. Accompagnée de sa mère qui la suivra partout longtemps, la jeune femme va se produire sur les grandes scènes de la péninsule, Scala y compris, et connaître l’aventure européenne, Londres, Paris, Barcelone ou Bruxelles (en 1958, dans le cadre de l’Exposition universelle), les Etats-Unis (elle est la reine du Met de New York pendant plus de quinze ans), l’Amérique du Sud ou le Japon. Tout cela est détaillé avec soin, presque au jour le jour, comme si Demierre tenait rétrospectivement l’agenda de la diva, soucieux de reproduire au plus près le fil d’une carrière éblouissante, aux nombreux triomphes. Par ailleurs, et il faut lui en savoir gré, l’auteur ne s’attarde pas trop sur les éléments de la vie privée, même s’il aborde, avec délicatesse, des amours de jeunesse, une liaison avec le chef d’orchestre Arturo Basile, ou d’hypothétiques idylles avec des partenaires. Dans ce domaine, Tebaldi ne prête pas aux dérives du vedettariat, comme Maria Callas. Quant à la fameuse rivalité entre les deux cantatrices, elle est présente, mais elle est racontée avec sobriété et honnêteté intellectuelle. Demierre a le sens de la juste mesure dans ce qu’il décrit.

Au-delà du scrupuleux et minutieux découpage de la carrière de Tebaldi, cette biographie actualisée au plus près bénéficie d’une abondante iconographie en noir et blanc dont on se délecte à travers photographies de spectacles, portraits de la cantatrice dans des robes somptueuses (le maintien et la noblesse de l’attitude sont remarquables), lieux lyriques ou affiches de spectacles. Une bibliographie rappelle les ouvrages antérieurs dont la première biographie « autorisée », réalisée par Carlamaria Casanova (en italien, traduite en français en 1986), à laquelle Demierre se réfère souvent (chaque source est citée avec rigueur), l’essai d’André Segond, paru en 1981, ou le somptueux hommage Omagio a Renata Tebaldi, réalisé par la Scala de de Milan en 2002 sous la direction de Paolo Isotta. Un index précis permet de se référer à ses partenaires multiples et prestigieux, d’où émergent, pour ne citer qu’eux, Mario del Monaco, Giuseppe di Stefano, Tito Gobbi ou Franco Corelli, ou à des chefs d’orchestre comme Mitropoulos, Serafin, Solti , Molinari Pradelli, Gardelli ou Karajan.

Mais ce qui fait l’originalité et la plus grande richesse du livre de Paul-André Demierre, c’est l’étude systématique de l’héritage sonore de la « voix d’ange ». Il s’en explique : J’ai décidé d’analyser dans le texte (ce qui n’a jamais été fait jusqu’à présent) tout document sonore publié officiellement par Decca ainsi que les enregistrements live dits « disques pirates » qui sont apparus temporairement sur le marché, mais qui n’ont eu souvent qu’une durée éphémère. Références à l’appui, ces analyses, qui s’étendent aux captations vidéo disponibles et à des shows destinés au petit écran, sont insérées dans le récit biographique, bien différenciées à l’aide de caractères spécifiques. Dans leur description hyper-précise, elles démontrent à quel point le spécialiste lyrique qu’est l’auteur a relevé, après une écoute exemplaire et sans failles, tous les détails de la voix et des incarnations de Tebaldi et de tout ce qui fait d’elle cette artiste d’exception dont il livre un portrait passionnant. 

Jean Lacroix

 

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