Shani Diluka nous emmène en Angleterre et en Italie pour un affrontement musical aux confins de la Renaissance et du Baroque.

Renaissance. Oeuvre de John Eccles (1668 – 1735) – William Byrd (c1540 – 1623) – John Dowland (c1563 – c1626) – Girolamo Frescobaldi (1583 – 1643) – Giovanni Pierluigi da Palestrina (1525 – 1594) – Claudio Monteverdi (1567 – 1643) – Henry Purcell (1659 – 1695) – Arcangelo Corelli (1653 – 1713) – Domenico Scarlatti (1685 – 1757) – George Frideric Handel (1685 – 1759) – Johann Sebastian Bach (1685 – 1750) – Benedetto Marcello (1686 – 1739). Shani Diluka (piano et arrangements. 2024- Livret en français, anglais et allemand. 81’08’’. Warner Classics 5021732514295.
Tout en panachant raretés et œuvres célèbres, Shani Diluka présente son nouvel enregistrement consacré aux musiques anglaises et italiennes à partir de la Renaissance jusqu’au Baroque Ce programme particulièrement copieux et varié sort des sentiers battus. La pianiste assume pleinement cette sélection, certes arbitraire, mais cependant parfaitement cohérente : « Mes choix se sont concentrés sur les deux foyers principaux de la Renaissance : élisabéthaine et italienne, et de leurs héritages, dont le langage fut conséquent sur l’évolution de la musique classique occidentale ». C’est cette extrême richesse musicale que met en valeur la pianiste, en abolissant le temps par l’emploi d’un piano moderne pour illustrer ces musiques composées à l’origine pour le luth, l’orgue, la voix ou le clavecin.
Cette joute musicale oppose deux des pays les plus influents de cette période : l’Angleterre et l’Italie. Bien entendu, la rivalité entre ceux-ci ne se limitait pas à de simples considérations artistiques, mais s’étendait surtout aux domaines de la politique et de la religion. Au début des années 1530, Henry VIII souhaitant divorcer de Catherine d’Aragon pour épouser Ann Boleyn, (la future mère d’Elisabeth 1ère) fonde l’Eglise anglicane, suite au refus de l’annulation de son mariage par le Pape Clément VII. Ce conflit créera de longs et multiples bouleversements en Europe, entrainant un schisme entre la nouvelle Eglise Protestante d’Angleterre, et l’Eglise Catholique Romaine. De nouvelles alliances politiques et religieuses en résulteront, obligeant surtout les pays germaniques, (eux-mêmes déchirés par la réforme de Luther), la France et l’Espagne à choisir leur camp. Cela engendrera des guerres particulièrement sanglantes et destructrices pendant plusieurs décennies.
Paradoxalement, sur le plan artistique, cette période est particulièrement riche et féconde et comme le précise Shani Diluka, « elle voit aussi l’avènement des premiers humanistes et la transfiguration de l’Homme par l’Art, où naissent les premiers dialogues entre musique, peinture, poésie, philosophie et sciences, dont la figure centrale est Léonard de Vinci ». Si en Angleterre et en Italie, les esthétiques musicales s’opposent sur bien des points, leurs évolutions seront cependant parallèles et quasiment concomitantes, notamment dans le traitement des musiques sur le plan vocal et instrumental.
Malgré sa mauvaise réputation de roi sanguinaire, Henry VIII vivait au sein d’une cour raffinée et était lui-même réputé pour la composition de chansons et consorts. Certains lui attribuent même la composition de Greensleeves. Cependant, la musique anglaise connaîtra son apogée au cours de la période Elisabéthaine, avec notamment l’utilisation de polyphonies vocales savantes, et l’emploi du luth pour la musique profane et de divertissement. John Dowland, William Byrd et Orlando Gibbons en seront les principaux compositeurs, suivis à l’ère baroque par (entre autres) Matthew Locke, Henry Purcell, John Eccles et même Georg Friedrich Händel, naturalisé anglais en 1727. L’Italie au contraire fonde sa musique sur la monodie avec un accompagnement à la basse continue, ce qui engendrera le concerto et la sonate. Le Pape Jean XXII, redoutant l’amalgame entre la musique sacrée et la musique profane, avait interdit dès 1322 l’usage de la polyphonie dans la liturgie. En cette période charnière comprise entre la fin de la Renaissance et le début du Baroque, la musique italienne est particulièrement riche et diversifiée tant au niveau religieux qu’au niveau profane. L’Italie verra aussi la création de l’Opéra (on considère généralement que Dafné est le premier opéra qui a été composé par Jacopo Peri en 1598, soit neuf ans avant la création de l’Orfeo de Monteverdi).
C’est avec un Ground de John Eccles que Shani Dilika débute ce panorama musical en nous plongeant dans cette atmosphère mélancolique typique de la musique anglaise de cette époque. Par cet air « The Mad Lover » (l’amant fou) Eccles exprime sur une basse obstinée un chant à la fois désespéré et très expressif. Cet air, transcrit par Shani Diluka, a été inspiré à John Eccles par la pièce de théâtre éponyme du dramaturge John Fletcher, un contemporain de William Shakespeare.
La musique anglaise atteint son apogée sous l’ère élisabéthaine et William Byrd en est l’un des principaux artisans. Il occupera d’ailleurs une place toute particulière en traversant tout le règne d’Elisabeth 1ère (de 1588 à 1603). Ce catholique vivant en terre protestante participera à la profonde mutation de la musique anglaise qui voit se réaliser une séparation progressive entre la musique vocale et l’émergence d’une musique instrumentale de plus en plus riche et variée qui se suffit à elle-même. Disciple de Thomas Tallis, William Byrd formera à son tour toute une génération de grands compositeurs anglais comme Orlando Gibbons, John Bull ou Thomas Morley. Byrd, considéré comme l’un des plus grands virginalistes anglais laissera environ cent-cinquante pièces pour divers instruments à clavier aux cordes pincées (épinette, clavecin, virginal etc…), mais son œuvre est bien plus étendue et comprend plus de cinq cents compositions incluant de très nombreuses pièces religieuses, des madrigaux, mais aussi des consorts de violes. Pour illustrer l’art de William Byrd, Shani Diluka interprète une de ses œuvres les plus célèbres : « The Earle of Salisbury Pavan » (la Pavane au Comte de Salisbury) qui fait référence à William Cecil, le principal ministre et confident d’Elisabeth 1ère. Byrd a composé en 1613 « The Earle of Salisbury Suite », un triptyque pour clavier débutant par cette pavane à la fois noble et légèrement mélancolique, suivie par deux gaillardes plus enjouées et rapides.
« My Lady Carey’s Dompe » est un exemple révélateur de la musique anglaise pour clavier composée au tout début du seizième siècle. Sauf erreur, il s’agit ici d’une première de cette œuvre au piano, dont on trouve par ailleurs quelques enregistrements au clavecin (Olivier Baumont – Rafaël Puyana) ou à l’orgue (Ton Koopman). La partition de cette pièce se trouve dans un manuscrit de Hugh Aston conservée au British Museum, mais il pourrait s’agir à l’origine d’une chanson. Comme The Mad Lover d’Eccles, elle exprime une grande mélancolie (Dompe en anglais ancien est synonyme de lamentation), typique du style employé par les compositeurs anglais de cette période.
John Dowland fut lui aussi un compositeur anglais prolifique dont l’instrument de prédilection n’était pas le virginal mais le luth, pour lequel il laissera une grande quantité de pièces. Sa production très inspirée et particulièrement raffinée se partage essentiellement entre ses œuvres pour luth et sa musique vocale. Particulièrement mélancolique, ses compositions véhiculent souvent une ambiance d’affliction et de tristesse. La première pièce que joue ici Shani Diluka « Pavana Lacrymae - Flow my tears » (coulent mes larmes) s’inspire d’une pièce de William Byrd et décrit parfaitement le style de Dowland alors que la seconde pièce, « My Lord Willoughby’s welcome home » est une œuvre composée pour le luth. Celle-ci, plutôt enjouée, commémorait le retour de Lord Willoughby's en Angleterre où il était considéré comme un héros pour avoir combattu aux côtés de la République des Provinces-Unies (les Pays-Bas) contre l'Espagne. Cette courte pièce de circonstance montre les immenses qualités de compositeur de Dowland, bien qu’elle ne soit pas particulièrement révélatrice de sa personnalité, profondément marquée par la mélancolie.
En cette fin de la Renaissance, l’Italie n’a rien à envier à l’Angleterre concernant les bouleversements musicaux. Elle aussi connaît un âge d’or sur le plan artistique bien évidemment en peinture, mais aussi en musique. Au cours de cette période précédant le mouvement Baroque on rencontre dans tous les grands centres artistiques que sont Venise, Naples, Florence et Rome, des musiciens novateurs qui vont influencer l’Art musical pour plusieurs siècles. A Rome, siège du catholicisme, toutes les disciplines artistiques (dont la musique) doivent suivre les recommandations de l’Eglise, et tout particulièrement celles des papes. Ceux-ci sont issus d’éminentes et puissantes familles (Médicis, Borghèse, Pamphili, Della Rovere, Farnese, Barberini etc.) particulièrement cultivées et ouvertes aux arts. Si l’Italie était alors particulièrement dévote, cela n’évitait pas une grande propension aux divertissements, voire même à la recherche de plaisirs moins spirituels. Cela entrainera une très grande diversité musicale dans une époque de grand raffinement artistique où la peinture, la sculpture, la musique, l’architecture et la poésie sont particulièrement mis en avant dans toutes les villes italiennes. De nombreux compositeurs émergeront à pendant cette période fleurissante et parmi les plus marquants, on trouve Monteverdi, Palestrina, Frescobaldi, Gesualdo, Gabrielli. Si la musique vocale demeure incontournable pour ces musiciens, chacun d’entre eux exercera son art en explorant davantage certains aspects plus spécifiques : La musique religieuse pour Palestrina, la musique pour clavier pour Frescobaldi, le Madrigal pour Monteverdi, Gesualdo ou Marenzio etc…
Né autour de 1525, Pierluigi da Palestrina a passé une grande partie de sa vie à Rome et plus précisément au Vatican, sous quatre papes différents. Il y exerce de nombreuses activités musicales et devient Maître de Chapelle en prenant la direction de la Cantoria de Saint-Jean de Latran, puis celle de Sainte-Marie Majeure etc… Il consacrera la majeure partie de sa vie à composer de la musique religieuse dont une centaine de messes, six cents motets, mais aussi cent-soixante madrigaux qu’ils soient spirituels ou profanes. Pour illustrer cette intense production spirituelle, Shani Diluka a réalisé une magnifique transcription du « Panis Angelicus », un motet à quatre-voix, attribué à Palestrina. Le Panis Angelicus avait été rétabli dans la liturgie (élévation) par le Concile de Trente (1545-1563). Il n’est pas illogique que Palestrina (qui était actif à cette période) soit considéré comme l’auteur de cette œuvre d’une exceptionnelle qualité.
Girolamo Frescobaldi, autre figure marquante de cette musique italienne de la Renaissance tardive, n’a que onze ans lorsque Palestrina meurt subitement, au moment où il avait décidé de prendre sa retraite. Contrairement à son aîné et malgré la composition de madrigaux d’une exceptionnelle qualité, la production de Frescobaldi se portera principalement sur la musique instrumentale et tout particulièrement sur l’orgue et le clavecin. Né à Ferrare en 1583, il étudie avec Luzzasco Luzzaschi qui lui enseignera entre autres l’art du madrigal, mais surtout la pratique des instruments à clavier. Frescobaldi acquiert rapidement une immense réputation partout en Europe. Il vient à Rome où en 1608 il remporte le concours d’orgue qui le propulse au rang d’organiste de la Basilique Saint-Pierre, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort en 1643. On rapporte qu’environ trente mille personnes seraient venues l’écouter pour sa prise de fonction. Bien que l’on admire son art musical particulièrement raffiné, ses détracteurs le dépeignent comme un être plutôt frustre, ce qui est peu compatible avec son parcours particulièrement brillant, que ce soit à Rome, dans les Flandres (où il publie son premier Livre de Madrigaux en 1608 à Anvers), ou à Florence où il restera six années à la cour des Médicis (de 1628 à 1634). La musique de Frescobaldi est extrêmement inventive, énergique et virtuose. Il mêle savamment le contrepoint et l’improvisation dans ses œuvres en jouant particulièrement sur les contrastes tant rythmiques qu’harmoniques ce qui surprend fréquemment ses auditeurs. Shani Diluka a choisi d’interpréter deux pièces extraites du premier livre (composé en 1615) des « Toccate e partite d'intavolatura » (Toccatas et Partitas en tablature de Clavecin), l’une portant sur l’air de la Folia et l’autre sur la Passacaille, deux danses aux origines ibériques alors particulièrement à la mode.
Frescobaldi, en incluant dans ses œuvres pour clavecin une certaine liberté rythmique, et en exprimant des passions humaines (chose alors inhabituelle), a certainement été influencé par ce tout nouveau genre musical qu’est l’opéra. Son contemporain Claudio Monteverdi en deviendra un pionnier au début du dix-septième siècle, alors qu’il est déjà considéré comme un des plus grands compositeurs de Madrigaux. Il en a composé près de deux cents, réunis en neuf livres. Les Madrigaux remontent au quatorzième siècle et consistent à mettre en musique un poème accompagné par un luth, un clavecin ou une petite formation instrumentale. Celui-ci naitra en Italie avant de se propager un peu partout en Europe, et bien sûr en Angleterre. Le Madrigal évoluera tout naturellement vers l’Opéra, aux proportions plus importantes. Monteverdi lui donnera ses lettres de noblesse dès 1607 avec la création de son Orfeo. Monteverdi assure la transition de la Renaissance vers le Baroque et est représenté sur ce disque par une chanson extrêmement mélancolique intitulée « Si dolce è’l tormento », extraite des « Quarto scherzo delle ariose vaghezze » publié en 1624 à Venise et transcrite pour piano.
Suivant à peu près l’ordre chronologique, Shani Diluka nous propose d’écouter désormais des œuvres qui cette fois, s’inscrivent pleinement dans la période Baroque en revenant tout d’abord en Angleterre avec Henry Purcell. Sans doute à cause de la brièveté de sa vie (il est mort à trente-six ans), sa musique pour clavier (clavecin et orgue) tient une place particulièrement restreinte dans son œuvre, comprenant pourtant de plus de cinq cents pièces. La postérité retiendra tout particulièrement ses œuvres vocales comme ses Chants et Airs (O solitude, Music for a While etc.) ses Opéras (King Arthur, Dido e Eneas, Dioclesian, Timon d’Athènes…), ses Odes (Ode à la Reine Mary, Ode à Sainte-Cécile…), sa musique de scène (Abdelhazer…) mais aussi des musiques instrumentales où l’on retrouve encore çà et là quelques échos de la Renaissance, où Purcell utilise encore certains archaïsmes comme des danses anciennes (Pavane, Ground…), où compose des pièces pour trois ou quatre violes comme le faisait naguère un Dowland. Elève de John Blow, lui-même claveciniste et organiste réputé, l’œuvre pour clavier de Purcell se limite étrangement à quelques pièces d’orgue (il était pourtant l’organiste de l’Abbaye de Westminster après avoir succédé à Blow) et à huit courtes Suites pour clavecin, n’excédant pas sept minutes pour la plus longue, et comprenant de trois à cinq mouvements. Après un Prélude introductif, on retrouve les mêmes danses que J.S. Bach utilisera plus tard dans ses Suites anglaises, françaises et ses Partitas : Allemandes, Courantes, Sarabandes Menuets, Gigues. Shani Diluka nous propose tout d’abord deux Préludes et deux Allemandes extraites des suites 1, 2 et 4 suivis de deux de ses propres transcriptions : La brève Sinfonia « Come, ye sons of art away » Z 323 extraite de l’Ode pour l’anniversaire de la Reine Mary, et la Lamentation de Didon, extraite de l’opéra Didon et Enée.
C’est encore par le biais de la transcription que Shani Diluka revient à la musique italienne avec l’un des plus importants représentants du Baroque italien puisqu’il s’agit d’Arcangelo Corelli dont l’adagio de ce Concerto Grosso opus 6 n° 4, mélancolique à souhait, s’enchaîne idéalement avec la Sonate en si mineur Kirkpatrick 87 de Domenico Scarlatti, prouvant les liens musicaux entre ces deux grands compositeurs italiens Corelli, (le Maître du violon) et Domenico Scarlatti (le Maître du Clavecin). La musique de ce dernier, bien qu’italienne est grandement inspirée par l’Espagne. Scarlatti composera environ 555 sonates pour clavecin pour son illustre élève la Reine Maria Barbara, l’épouse de Ferdinand VI d’Espagne. Grâce aux dons musicaux exceptionnels de Maria-Barbara, ces sonates perdront rapidement leur côté didactique au profit d’un langage vivant et imagé, tantôt grave, tantôt expansif. Scarlatti concevra ces Sonates comme de véritables petits tableaux musicaux. Shani Diluka nous présente cinq de ces sonates parmi les plus célèbres, en alternant les rythmes lents et rapides. Ces œuvres alliant virtuosité et expressivité dépeignent avec beaucoup de justesse et d’esprit cette Espagne extrêmement contrastée, ainsi que l’âme de ses habitants. On pourra entendre dans cette trop courte sélection des scènes d’une grande tendresse (sonate Kk 466), de mélancolie (Kk 87), de raffinement (Kk27) mais aussi la description très réaliste de scènes de chasse (Kk 159) ou encore de danses frénétiques sur des rythmes de Flamenco, le clavier imitant de façon très réaliste les batteries de guitares (Kk 141).
Après l’évocation de Scarlatti, compositeur italien subtil et raffiné, Shani Diluka rend hommage à un autre grand musicien né comme lui en 1685 et qui fait sans doute la plus magistrale synthèse de l’Art musical en ce 18ème siècle, puisqu’il s’agit de Georg Frideric Handel. Né à Halle, ce Saxon de naissance ira parfaire ses connaissances musicales à Rome, à l’Académie d’Arcadie, où il obtiendra la protection et le soutien d’illustres personnages particulièrement influents au Vatican comme les cardinaux Pamphili, Colonna et Ottoboni. Son séjour romain durera trois ans (de 1707 à 1710) avant qu’il ne retourne brièvement en Allemagne, puis ne parte dès 1712 pour Londres où il s’installera définitivement. Handel deviendra un des principaux compositeurs de la Cour d’Angleterre et à partir de 1720, un membre éminent de la Royal Academy of Music, créée l’année précédente. Il obtiendra la nationalité anglaise en 1727, et sera inhumé solennellement en l’Abbaye de Westminster. Handel arrive dans son pays d’adoption seulement quelques années après la mort de Purcell et il participera grandement au renouveau de l’opéra en Angleterre. Par son parcours européen, il sera le mieux à même à faire la synthèse entre les musiques allemande, italienne et anglaise. Il composera d’ailleurs de nombreux oratorios et opéras en italien ou en anglais. Outre ses talents de compositeur, Handel était aussi un instrumentiste exceptionnel et un claveciniste virtuose dont les œuvres feront la joie et l’admiration du jeune Beethoven. Sa production pour clavecin se compose principalement de courtes pièces regroupées en Suites qui seront éditées en deux cahiers. Le premier datant de 1720 comporte huit suites pour clavecin, le second (édité sans l’assentiment du compositeur), publié en 1732 comportera neuf suites. Celles-ci, d’une qualité exceptionnelle par leur inspiration recèlent aussi une grande variété dans leurs origines. Sans en faire une règle immuable, Handel compose ses Suites en s’appuyant souvent sur la structure traditionnelle minimale comprenant certaines danses : l’Allemande, la Courante, la Sarabande et la Gigue. Handel peut cependant déroger à cette règle, ou la compléter en adjoignant d’autres mouvements comme la Gavotte ou la Passacaille ou en donnant des titres ne fait pas obligatoirement référence à une danse : Fugue, Allegro, Presto, Air etc. On retrouve ces particularités notamment dans la deuxième Suite HWV 427 (Adagio - Allegro - Adagio - Allegro), ou la dixième HWV 435 qui se compose d’une Chaconne suivie de 21 variations. Handel intègre souvent dans ses Suites pour clavecin des thèmes se prêtant particulièrement à la variation. On pense bien entendu à l’Air de l’Harmonieux forgeron, ou à la Chaconne. Shani Dilula nous propose quatre extraits de ces suites avec tout d’abord une transcription de Wilhelm Kempff du Minuet en sol mineur terminant la neuvième suite HWV 434 (première du deuxième livre). Pianiste légendaire, organiste et compositeur, Wilhelm Kempff a réalisé aussi des transcriptions pour piano d’œuvres de Bach, Handel ou Gluck. Shani Diluka continuera son excursion du répertoire de Handel avec le Prélude de la troisième suite en ré mineur HWV 428, l’Adagio ouvrant la seconde suite en fa majeur HWV 427 et terminera en apothéose avec l’intégralité de la dixième Suite HWV 435 constituée par une unique Chaconne et ses variations.
Notre pianiste achève ce voyage passionnant et original par une interprétation très inspirée et délicate du deuxième mouvement du concerto pour hautbois de Benedetto Marcello transcrit pour clavier par Bach. Certes, cet enregistrement pourrait heurter certains puristes par une conception trop moderniste de ces musiques, et qui plus est, interprétées sur un instrument anachronique. Cependant la beauté des sonorités et l’ambiance raffinée obtenue dans de multiples transcriptions particulièrement réussies contribuent à informer et séduire l’auditeur. Comme pour prolonger cet esprit de la Renaissance où la fusion des arts n’était pas seulement une vision de l’esprit, Shani Diluka nous offre pour accompagner l’écoute de ce disque, trois de ses poèmes inspirés par les grands esprits de cette admirable Renaissance italienne Botticelli, Michel-Ange ou le mathématicien Fibonacci.
Notes : Son : 8,5 - Livret : 8,5 - Répertoire : 9 - Interprétation : 9,5
Jean-Noël Régnier