A Lausanne, un Nain sauvé in extremis

par

Comme avant-dernier ouvrage de sa deuxième saison, Claude Cortese, le directeur de l’Opéra de Lausanne, a choisi de présenter pour la première fois sur cette scène Der Zwerg (Le Nain), sixième ouvrage d’Alexander von Zemlinsky créé au Stadttheater de Cologne le 28 mai 1922 sous la direction d’Otto Klemperer. Il en confie la mise en scène au directeur du Théâtre de Carouge, Jean Liermier, dont le public lausannois a gardé en mémoire les productions de My Fair Lady et de Così fan tutte.

Comme il l’écrit dans la Note d’intention du programme : « Pour lui ce Nain, c’est le naïf, l’innocent, tel un enfant sauvage qui va se retrouver pris dans les rets d’une société dont il n’a ni les codes ni la culture. Lui le Fou qui s’ignore, le saltimbanque enfermé dans une fiction fantasmée sera crucifié à l’autel de la dure réalité de la Vie ».

Donc avec l’aide de Rudy Sabounghi pour les décors et costumes et de Jean-Philippe Roy pour les lumières, il déroule l’action dans une gigantesque serre vitrée pavée de massifs de fleurs donnant sur un jardin où les compagnes de l’Infante, arborant des modèles de collection de grands couturiers, se livrent à des parties de balles. Leur maîtresse, Donna Clara, est la femme enfant en rose violacé, une sorte de Salomé vénéneuse se gaussant de Ghita, sa dame de compagnie, engoncée dans son bleu de cérémonie et des trois caméristes en robe noire sous collerette blanche. Le pauvre Nain se traînant sur ses genoux chaussés rapetissant sa véritable stature est la laideur incarnée que le miroir fatal finira par lui révéler, alors que l’obscurité l’encerclera en signant son arrêt de mort. En bordure de scène apparaîtra le Compositeur lui-même (campé par Domenico Doronzo) partageant avec son personnage la vilaine face dont attestent ses quelques portraits. Face à cette trame parfaitement lisible, le spectateur, captivé dès le lever de rideau, est tenu en haleine jusqu’à ce sordide dénouement.

En ce qui concerne la partition, l’orchestration a été réduite à une adaptation pour orchestre de chambre comportant vingt-quatre instruments, réalisée par Jean-Benjamin Homolka en 2014. Et la cheffe coréenne Sora Elisabeth Lee en fait miroiter la richesse de tissu en exploitant toutes les ressources de l’Orchestre de Chambre de Lausanne, sans noyer un plateau vocal mis à mal par une épidémie de grippe.

En pâtit en premier lieu le Nain du ténor anglo-australien Adrian Dwyer, incapable de chanter le soir de la première du 26 avril. Entre deux avions accourt depuis Paris Mathias Vidal qui avait chanté le rôle à l’Opéra de Rennes en novembre 2017. Depuis une loge de coulisse côté cour, armé d’une partition, il est la voix de ce Nain que personnifie néanmoins sur scène Adrian Dwyer. Et la synchronisation est si parfaite que l’on a peine à croire qu’elle vient d’un autre que lui. Mathias Vidal qui assure d’abord dans ses premières répliques pare progressivement l’émission d’infimes nuances qui rendront ensuite son monologue « Du bist es, feindliches Bild ? Geht fort von mir ! » bouleversant, à vous tirer les larmes.  Atteinte aussi dans sa santé vocale, la soprano franco-algérienne Tamara Bounazou se fait fort d’assurer la représentation en incarnant l’Infante, Donna Clara, avec des moyens poussés à l’extrême qui rendent la sonorité anguleuse, en accord avec cette arrogance méchante dont elle ne saura se départir, malgré la tournure tragique des événements.  La mezzosoprano Linsey Coppens campe Ghita, sa suivante préférée, avec un timbre corsé qui lui permet de tenir tête aux trois  caméristes désordonnées (Andrea Cueva Molnar, Céline Soudain et Anouk Molendijk) que sermonne à son tour Don Estoban, le majordome péremptoire personnifié par Christian Immler.  Une fois de plus, l’on admire le travail minutieux du chef de chœur Pascal Mayer qui prépare les ensembles confiés au groupuscule de huit choristes incarnant les compagnes de jeu de l’Infante, en leur conférant un aplomb rythmique ô combien louable.

Lorsque le rideau tombe, fusent les hourras d’un public acclamant longuement tous les protagonistes de cette indéniable réussite.

Par Paul-André Demierre

Lausanne, Opéra, première représentation du 26 avril 2026

Crédits photographiques : Carole Parodi

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.