Au Concert

Les concerts un peu partout en Europe. De grands solistes et d’autres moins connus, des découvertes.

Frank Peter Zimmermann emmène l’ONF dans un Beethoven souverain

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L’Orchestre National de France, sous la direction de son directeur musical Cristian Măcelaru, nous proposait un programme qui, certes, ne brillait pas par son audace, mais nous a permis d’entendre deux grands chefs-d’œuvre, de ceux dont ne se lasse pas.

Pour commencer, le Concerto pour violon de Beethoven, avec rien moins que Frank Peter Zimmermann, violoniste qui mène une carrière exceptionnelle, que ce soit sur scène (il est, par exemple cette saison, à l’affiche avec les meilleurs orchestres du monde), ou en studio (on serait bien en peine de pointer les manques dans sa discographie). Qui d’autre possède un répertoire aussi vaste, dans tous les genres, de toutes les époques (des Sonates et Partitas de Bach qu’il vient d’enregistrer, jusqu'à la création contemporaine qu’il suscite inlassablement) ?

L’impression générale qui se dégage de cette interprétation du Concerto de Beethoven est celle de la cohérence. Dans des tempos généralement assez allants, voilà une version pleine de nuances, autant dans la partie de soliste qu’à l’orchestre. On ne s’ennuie pas un instant, et si Cristian Măcelaru n’est pas en retrait du soliste, nous sentons bien que la véritable âme artistique, c’est le violoniste. Du reste, il fait le choix de jouer tous les tuttis, soit avec les premiers soit avec les seconds violons, et à le voir se fondre aussi bien dans la masse, nous imaginons (ce qui sera confirmé par la suite quand nous apprendrons que c’est lui qui fournit toutes les partitions pour l’orchestre, réglées... comme du papier à musique) que c’est bien Frank Peter Zimmermann qui a imposé ses vues très précises.

A Genève, Martha Argerich en duo avec Renaud Capuçon

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Pour l’avant-dernier récital de sa saison ‘Les Grands Interprètes’, l’Agence de concerts Caecilia invite Renaud Capuçon dialoguant avec Matha Argerich. Pour qui assiste à cette mémorable soirée du 8 mai 2026, il est évident que l’intérêt se porte davantage sur le piano de cette admirable artiste que sur le violon qui manque souvent d’ampleur dans les passages à caractère dramatique.

Dans la Première Sonate en la mineur op.105 de Robert Schumann, le premier mouvement  (Mit leidenschaftlichem Ausdruck)  voit Renaud Capuçon innerver le motif initial d’une sonorité onctueuse qui se corse rapidement d’inflexions pathétiques que rassérène le clavier, tout en conservant un caractère élégiaque à l’ensemble du discours.  L’Allegretto médian tient de la confidence souriante glissant à la méditation par l’accompagnement qui s’ingénie à en dégager la poésie intérieure. Le Finale ( Lebhaft ) resserre les fils du dialogue pour parvenir à un paroxysme où éclate la douleur trop longtemps contenue.

Puis le duo présente la Sonate en sol mineur de Claude Debussy en nimbant l’Allegro vivo initial d’un lento pianissimo étrange que le violon tentera d’animer en dépit de sa sonorité restreinte sur les limpides arpèges du clavier. A la pointe sèche est élaboré l’Intermède (Fantasque et léger) aux lignes épurées parant le propos d’infimes nuances, tandis que le Finale (Très animé) joue sur les contrastes de coloris dans une houle que déverse sporadiquement le piano pour susciter l’effervescence du violon.

La plus célèbre des sonates de Beethoven, la Neuvième en la majeur op.47 dite ‘à Kreutzer’ constitue la seconde partie du concert.  Les deux interprètes en abordent l’introduction Adagio sostenuto comme une libre improvisation dont le violon soutire le motif du Presto avec une volonté de s’imposer que ponctuent les accents rageurs du piano qui finira par prendre le dessus dans un développement innervé par une tension pathétique irrépressible. L’Andante con variazioni est un moderato aux demi-teintes empreintes d’effusion que le clavier pimentera de trilli piquants, alors que l’archet s’ingéniera à élargir le trait. Dans la quatrième variation, Martha touche au sublime en cultivant un lyrisme extatique que Renaud prendra à son compte en se mettant sur la touche par une ornementation arachnéenne que concentrera la coda rassérénée. Le Presto conclusif équilibre les passaggi brillants échangés entre les deux partenaires afin de parvenir à une coda émoustillante qui déchaîne l’enthousiasme d’une salle où s’est arraché le dernier strapontin.

Hengelbrock et Helmchen : un éclatant romantisme allemand à Monte-Carlo

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À la tête d’un Orchestre philharmonique de Monte-Carlo en forme superlative, Thomas Hengelbrock dirigeait dimanche dernier un programme entièrement consacré aux maîtres du romantisme allemand : l’ouverture de Der Freischütz de Carl Maria von Weber, le Capriccio brillant op. 22 pour piano et orchestre de Felix Mendelssohn, le Konzertstück en fa mineur op. 79 de Weber avec le pianiste Martin Helmchen, puis, en seconde partie, la Symphonie n° 1 en si bémol majeur op. 38 « Le Printemps » de Robert Schumann.

Der Freischütz occupe une place fondamentale dans l’histoire de la musique. Premier grand opéra romantique allemand, il suscita l’admiration de Richard Wagner et de Hector Berlioz, qui en composera la version française. S’il est construit comme un singspiel — forme déjà utilisée par Mozart dans La Flûte enchantée ou par Beethoven dans Fidelio —, Weber élève le genre à la hauteur d’un véritable drame lyrique et ouvre ainsi une nouvelle page de l’opéra allemand.

Univers fantastique où les âmes se vendent au diable, où les jeunes filles se transforment en colombes et où les balles deviennent enchantées, Der Freischütz puise pleinement dans l’imaginaire germanique de Goethe ou de E. T. A. Hoffmann. Par son sens mélodique, ses couleurs orchestrales sensuelles et son efficacité dramatique, Weber signe une œuvre à la fois exigeante et immédiatement accessible.

On remarque notamment les échanges complices entre le hautbois de Matthieu Petitjean et la clarinette de Véronique Audard, qui incarnent avec finesse les figures amoureuses de l’opéra. Très grand, Thomas Hengelbrock n’a nul besoin d’estrade : il dirige sans partition ni baguette, et sa gestique d’une clarté remarquable suscite des réactions instantanées de l’orchestre.

Figure majeure du piano contemporain, Martin Helmchen entretient une relation singulière avec Monaco, nourrie de souvenirs artistiques autant que personnels. Artiste en résidence durant la saison 2021-2022, il s’est régulièrement produit à l’Auditorium Rainier III.

À Angers : le Beethoven fiévreux et raffiné de Sascha Goetzel

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C’est l’ONPL des grands soirs que l’on pouvait entendre dans l’acoustique si favorable du Centre de Congrès d’Angers sous la direction de son chef Sascha Goetzel. Poursuivant le Festival Beethoven entamé la saison dernière, le chef autrichien était particulièrement dans son élément avec ce programme romantique allemand. Dirigeant sans baguette et sans podium, le chef était directement en contact intime devant ses musiciens pour une Symphonie n°5 d’anthologie qui a galvanisé l’orchestre comme le public.

Il faut dire que Sascha Goetzel n’a pas ménagé ses efforts pour transmettre sa vision à la fois énergique et d’un suprême raffinement de cette oeuvre mythique offrant une sorte de condensé de l’univers de la musique dite classique. Avec un tel traitement, ce Beethoven semblait tout neuf. Le chef de l’Orchestre National des Pays de la Loire a certes su en faire ressortir toute l’audace, mais également, et c’est beaucoup plus rare, tout l’humour d’un Beethoven jonglant avec les registres de l’orchestre dans une partition où les musiciens s’écoutent, s’épient en se renvoyant les quatre notes fatales tout au long de cette symphonie dans un jeu aussi intellectuel que ludique. Devant une telle sollicitation, les musiciens ont donné le meilleur d’eux-mêmes, les cordes souples et ductiles, la flûte solo, le hautbois, la clarinette, le basson, les cors, les trompettes et les trombones à la fin, sans oublier Nicolas Dunesme se déchaînant sur ses petites timbales anciennes montées avec de véritables peaux provoquant un raffut de tous les diables qui aurait sans doute réveillé les oreilles de Beethoven !

Fortement applaudi par un auditoire où la jeunesse le disputait aux cheveux blancs, Sascha Goetzel n’en finissait pas de saluer un public survolté tant est si bien qu’il est allé toucher la main de chacun des jeunes garnissant le premier rang de la salle en provoquant une sorte de joyeuse hystérie collective.

La première partie de ce programme « de retour aux fondamentaux », selon l’expression consacrée, commençait par l’Ouverture du Freischütz de Carl Maria von Weber interprétée avec plus de classicisme que de véritable romantisme tragique. Violon supersoliste de l’ONPL en instance de départ pour Lille, Matthieu Handtschoewercker nous offrait une version policée et sensible du magistral Concerto pour violon en sol mineur de Max Bruch. Composé 10 ans avant celui de Brahms, ce concerto n’a rien à craindre d’un voisinage qui pourrait pourtant lui faire de l’ombre. Ses thèmes, son expression intense, comme sa structure en font un des plus grands concertos du répertoire.

Le concert avait commencé par la présentation du trophée décerné tout récemment par le BBC Music Magazine Awards 2026 dans la catégorie « Orchestre » pour le dernier album de l’ONPL (Schreker, Korngold et Krenek sous la direction de Sascha Goetzel), une récompense jamais encore décernée à un orchestre français qui fait honneur au magnifique travail réalisé par le chef et son orchestre. Crescendo Magazine s’était d’ailleurs fait l’écho de ce disque dès sa parution.

Angers, Centre de Congrès, 12 mai

François Hudry

Crédits photographiques : oOnpl


Bang on a Can All-Stars play Ryuichi Sakamoto

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La retrouvaille au bistrot-d’en-face d’amis musiciens (la conversation porte, bien sûr, sur les projets, les envies, les idées en matière de musique) précède la redécouverte, à Bozar, de la Salle M, en rénovation pendant près d’un an, à l’acoustique ou la technique améliorées, de même qu’à la remise en valeur d’éléments structurels conçus à l’origine par Victor Horta : ça ne va pas jusqu’à sentir le neuf, mais le lieu a pris un coup de jeune, frais et bienvenu dans une époque à la subvention culturelle morose.

L’ensemble amplifié Bang on a Can All-Stars est une spin-off de l’organisation, (quasi) éponyme et new-yorkaise, fondée en 1987 par un trio de directeurs artistiques (Julia Wolfe, David Lang et Michael Gordon), centrée sur la création de nouvelles œuvres et connue pour ses concerts marathon ; l’ensemble naît en 1992, mélange allégrement les sources musicales (le classique côtoie chez eux l’expérimental, l’ambient, la world, le rock, le jazz) et collabore notamment avec Terry Riley ou Steve Reich, Louis Andriessen ou Ornette Coleman – mais pas Ryuichi Sakamoto (1952-2023).

Le programme consacré à l’artiste japonais s’inscrit dans cette largesse d’ouverture : très tôt inspiré, devant son piano, tant par Debussy et la musique impressionniste que par le rock des Beatles ou des Rolling Stones, il étudie à la fois la composition et les musiques électronique et ethnique – l'ethnomusicologie le mène aux sons africains et indiens, en plus de ceux de l’île Okinawa (lui-même est originaire de Tokyo), l’électricité aux synthétiseurs (Buchla, Moog, ARP). Il fusionne musique électronique et musique japonaise traditionnelle ou minimaliste, en même temps qu’il fonde le trio synth-pop Yellow Magic Orchestra, équivalent japonais du Kraftwerk allemand, avec lequel il connaît une première reconnaissance, nationale et internationale et qu’il travaille, peu après, des compositions dansantes parsemées de dub et d’afrobeat. L’écriture de la musique du film Furyo (de Nagisa Oshima), sur le plateau (il y tient également un rôle) duquel il rencontre David Bowie succède à une collaboration avec David Sylvian (du groupe Japan) et introduit Sakamoto dans le monde des bandes originales (Le dernier Empereur ou Un thé au Sahara de Bernardo Bertolucci), ce qui ne l’empêche pas d’explorer les genres, du rap et de la house à la bossa nova, avant de, en 1996, sur un album qui porte, nu, le nom du millésime, de reprendre certains morceaux de son répertoire (des musiques de films de différentes étapes de son parcours, mais pas que) dont il réduit la palette à trois instruments, exclusivement acoustiques : piano, violon et violoncelle – douze morceaux qui font l’objet du programme de Bang on a Can All-Stars, que le clarinettiste Ken Thomson arrange en y ajoutant contrebasse, guitare électrique, percussions et, bien sûr, clarinette, revenant parfois aux compositions originales ou à des versions préexistantes.

Yutaka Sado et Javier Perianes avec l'OPMC

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L’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo invitait le chef d’orchestre japonais Yutaka Sado et le pianiste espagnol Javier Perianes. L’Auditorium Rainier III affichait presque complet pour ce concert symphonique qui réunissait le dynamisme et l’art du chef japonais à la sensibilité poétique du pianiste espagnol.

Le programme proposait des œuvres particulièrement appréciées du grand public. Il s’ouvrait avec L’Apprenti sorcier de Paul Dukas. Sado débute prudemment, soignant le ciselé instrumental — les flûtes notamment. Il sait ménager les surprises et faire monter progressivement la tension. On perçoit pleinement l’esprit du poème symphonique de Dukas : sa drôlerie, sa tendresse, mais aussi son inquiétude lorsque la machine se dérègle et s’emballe. La pulsation ne se relâche jamais, variant et relançant constamment les épisodes : timbales claquantes, moments d’effusion, basson goguenard, tempêtes de cordes… C’est drôle, coloré, imagé, d’une maîtrise instrumentale et d’une puissance d’évocation étourdissantes.

Javier Perianes arrive sur scène avec une énergie presque pugilistique et se précipite vers le piano. Une fois installé au clavier, Perianes joue avec affection, sensibilité, plaisir et une virtuosité toujours au service du Concerto d'Edvard Grieg, qu’il interprète avec fraîcheur et une éloquence profonde et authentique.

Yutaka Sado est reconnu pour son style de direction énergique et sa vision musicale claire, façonnant les œuvres avec précision et une grande maîtrise. Javier Perianes, de son côté, séduit par son toucher raffiné, son phrasé lyrique et sa profonde intelligence interprétative. Ensemble, ils proposent un voyage musical captivant et raffiné, jouant sans cesse sur le contraste entre grandeur orchestrale et intimité poétique.

Elisabeth Leonskaja à Monte-Carlo

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La Philharmonie de Monaco a eu l'honneur d'accueillir la grande dame du piano, Elisabeth Leonskaja. À 80 ans, elle conserve une vitalité intacte.

Son répertoire immense embrasse aussi bien les classiques viennois que les compositeurs contemporains. Au titre de sa récente actualité : un album chez Warner Classics, entièrement dédié à la Seconde École de Vienne, avec des œuvres d'Alban Berg, Arnold Schoenberg et Anton Webern.

Chez Leonskaja, on perçoit une ferveur et une générosité qui oscillent entre un recueillement extatique, presque en apesanteur, et un bouillonnement rageur, parcouru de vagues emportant tout sur leur passage. C'est une interprète fascinante, au jeu puissant, très personnel, farouche et sans compromis.

Malheureusement, le grand public privilégiant les concerts symphoniques, la salle était bien trop peu remplie. Seuls Martha Argerich et Evgeny Kissin, lors de leurs derniers récitals, parviennent encore à faire salle comble à l'Auditorium. Il serait sans doute judicieux d'envisager une alternative, peut-être avec une salle de 300 à 400 places.

Le récital s'est ouvert avec la Sonate n° 18 en ré majeur K. 576 de Wolfgang Amadeus Mozart, qu'elle a interprétée avec une énergie et une expressivité remarquables.

Un changement d'atmosphère radical a ensuite été proposé avec les Sechs kleine Stücke d'Arnold Schoenberg : de petites pièces empreintes d'un lyrisme suspendu.

Lucilin dans la ville : Mathémusiques

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United Instruments of Lucilin pousse son engagement en faveur de la musique contemporaine de différentes manières : Mathémusiques allie exploration conceptuelle et performance (il n’y a pas que la musique) et fait partie du cycle de concerts (Lucilin in the City) que l’ensemble met sur pied dans différents lieux de la ville (une façon de sortir du cadre institutionnel de la Philharmonie et de titiller des publics potentiellement différents) – dans le quartier historique de la Ville Haute, le Cercle Cité accueille plus souvent congrès et expositions qu’expérimentations sonores, en particulier lorsque le Master of Ceremony a le look, hollandais et contre-culturel, en vogue à la place du Dam au début des années 1970 (j’en ai encore des souvenirs, disons, agités).

Sur la petite scène face aux gradins, les musiciens, revêtus du cache-poussière blanc des laborantins, écoutent, avec autant d’attention que le public, l’argumentaire (débroussaillé et véhément) de Samuel Vriezen, revêtu du cache-poussière blanc du professeur allumé (il est écrivain, pianiste, poète et compositeur) : Tom Johnson (il apprend de Morton Feldman ou de John Cage tout autant que des mathématiciens modernes et des philosophes antiques) s’intéresse au matériau musical de base (c’est un minimaliste, option formaliste – ses articles dans The Village Voice font découvrir  Steve Reich ou Philip Glass), avec logique, humour (parfois aussi métacommunication, comme dans The Four Note Opera, où les chanteurs explicitent à haute voix certaines réflexions intérieures, telles « le ténor n'a presque rien à dire » ou « je dois me concentrer ») et algèbre ; dès Nine Bells, en 1979 (soit peu avant son installation à Paris), le compositeur américain met en place des procédés mathématiques, plus exactement des structures raisonnées et logiques, sur lesquelles il s’appuie pour créer.

Jaehong Park à Menton

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L’Association des Amis du Festival de Musique de Menton œuvre activement au rayonnement du festival et à la diffusion de la musique, en organisant tout au long de l’année des événements favorisant les rencontres entre artistes et mélomanes. Elle a récemment invité le pianiste coréen Jaehong Park dans le cadre somptueux de l’église anglicane Saint John à Menton, où un magnifique piano Bösendorfer trônait sous l’autel.

Jaehong Park s’impose aujourd’hui comme l’une des figures les plus marquantes de sa génération. Lauréat du prestigieux Concours de piano Ferruccio Busoni 2021, il mène une carrière internationale en plein essor. Il enregistre actuellement les 24 Préludes de Sergueï Rachmaninov, programme qu’il proposait lors de ce récital mentonnais.

Il ouvre la soirée avec le célèbre Prélude en do dièse mineur, suivi des 10 Préludes op. 23, offrant d’emblée une plongée intense dans l’univers de Rachmaninov. Son jeu séduit par une fluidité et une pureté remarquables, trouvant un équilibre subtil entre une puissance incisive — écueil fréquent dans ce répertoire — et toute tentation de pathos excessif. Les lignes mélodiques se déploient avec limpidité, le contrepoint reste lisible, les tempi sont judicieusement choisis et les nuances parfaitement maîtrisées, même dans les textures les plus denses. Sa grande stature et l’ampleur de sa main, évoquant celle de Sergueï Rachmaninov lui-même, semblent ici servir pleinement une approche où la puissance sonore ne sacrifie jamais la clarté du discours.

Siegfried d’anthologie avec Yannick Nézet-Séguin au TCE

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À l’image du héros, un torrent de jeunesse, de force brute et de poésie déferle sous les fresques allégoriques du peintre Maurice Denis au Théâtre des Champs-Élysées. On comprend pourquoi tant de mises en scène du Ring laissent insatisfait ou perplexe, confirmant le reproche lancé par Giacomo Meyerbeer au Dr Véron, directeur de l’Opéra : « Vous cherchez un succès de décoration. Vous ne faites pas confiance à ma musique ! ». Dans le cas de Richard Wagner, cette exigence est d’autant plus impérieuse que la dimension visuelle du Ring est conçue comme partie organique du drame. Toute figuration exogène, tel un corps étranger, suscite d’abord discordance, puis rejet.

L’approche choisie ici se situe aux antipodes : elle soutient le récit, l’incarne par de sobres mouvements, des échanges de regards, des postures qui en renforcent l’impact. Les costumes demeurent discrètement allusifs : Wotan en manteau sombre de Wanderer, Brünnhilde sanglée dans un fourreau scintillant comme une armure, ou encore le Waldvogel, emplumé de rouge vif. L’action orchestrale et vocale sollicite et décuple ainsi librement l’imagination.

La cohésion — où aucun détail instrumental (superbes solos de tubas, cors, clarinettes, altos, et il faudrait citer tous les pupitres) n’est escamoté, aucun leitmotiv négligé, les contrastes tour à tour martelés ou délicatement estompés — participe d’une vision claire, nette et rayonnante. La pureté héroïque et naïve du protagoniste semble porter l’énergie collective à incandescence, ou plutôt celle des héros — au pluriel — car il s’agit en réalité d’une expérience collective. Manifestement, le public comme l’Orchestre philharmonique de Rotterdam jubilent à l’idée de retrouver un chef, Yannick Nézet-Séguin, qui les a portés à leur meilleur niveau. L’ovation finale témoignera avec ferveur de l’admiration collective.

Le chef canadien paraît lui-même particulièrement détendu, heureux et concentré. Ne réalise-t-il pas le vœu de Hector Berlioz : « jouer » de l’orchestre comme d’un instrument en soi ? La fusion entre le chant et l’orchestre fait également ressortir l’un des apports de Wagner, souvent sous-estimé : l’absorption de l’aria par le récitatif et son expansion continue sous forme de dialogues ou d’introspection.

De même, le jeu complexe des plans temporels et spatiaux, avec leurs réminiscences et leurs pressentiments, jusqu’à l’accès final à l’immanence du présent, devient clairement perceptible. Traités avec la même exigence de vérité, les épisodes de la Forge, du cor et de l’oiseau charment par la justesse du ton et la fraîcheur de l’inspiration.