A L’Opéra

Sur les scènes d’opéra un peu partout en Europe.

Le Barbier de Séville à Bastille ; pétillant millésime 2026

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Au fil des années, l'impératif de remplissage de l'Opéra Bastille se heurte toujours en septembre et en juillet à un public parisien peu enclin à aller à l'opéra. En résulte une tendance croissante à programmer les blockbusters de la Boutique en période de vache maigre pour garantir la jauge.

Il faut dire que la mise en scène dans un Séville version Movida de Damiano Michieletto n'a rien perdu de sa sémillance et continue d'offrir un joyeux fourmillement autour des élucubrations des protagonistes. Ces derniers trouvent d'ailleurs dans la fosse un soutien de taille en la personne de Jader Bignamini. La gestique est fluide et permet, dès l'introduction, de sculpter des attaques de cordes tout en finesse. Ayant débuté en décembre 2022 dans cette fosse, le maestro fête donc ses noces de cire avec l'orchestre et réussit à laisser respirer la phalange tout en conservant une attention particulière vis-à-vis du plateau.

Ce dernier se distingue ce soir par une conception pour le moins libérale des temps, l'accent étant particulièrement mis avec cette distribution sur les aspects comiques, quitte à flirter avec le pantomime. Au panthéon des truculents, supplément guitariste, figure ainsi en bonne place le Figaro de Huw Montague Rendall. La projection est très bonne dès les premières notes hors plateau et la présence scénique qui s'ensuit est incontestable. On note cependant une tendance à légèrement précéder les tempi du chef ainsi qu'une articulation certes solide mais ébranlée par la mitraille verbeuse de la fin du « Largo al factotum ».

A l’Opéra de Lausanne, une fascinante Mireille en ouverture de saison

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Pour ouvrir sa troisième saison à l’Opéra de Lausanne, Claude Cortese, son directeur, a la judicieuse idée de choisir Mireille, le chef-d’œuvre trop peu prisé de Charles Gounod, dont la création au Théâtre-Lyrique de Paris le 19 mars 1864 fut un échec retentissant.

Comme les deux années précédentes, la mise en scène en est confiée à Bruno Ravella qui avait connu le succès avec ses productions de Guillaume Tell et de Don Quichotte. Dans la Note d’intention du programme, celui-ci écrit : « Dans Mireille, la Provence façonne ceux qui l’habitent, leur travail, leurs rites, leurs croyances et leur imaginaire. Pour évoquer cet univers sans en faire une carte postale, ma scénographe, Barbara de Limburg, a très vite trouvé notre langage visuel dans le tissage. Le tissage et la vannerie appartiennent naturellement à l’œuvre, Vincent étant lui-même vannier, mais ils permettent aussi de transformer des images familières en quelque chose de plus élémentaire ». Dès le lever de rideau, le regard se porte sur un gigantesque soleil en paille surplombant trois paniers de magnanarelles tout aussi démesurés, laissant s’écouler les cueilleuses de ver à soie suivies par les moissonneurs habillés simplement comme des ouvriers par Gabrielle Dalton. De leur rang se dégage un Vincent, de noir vêtu, coiffant casquette de débardeur, qui s’approche de Mireille, toute de blanc parée, rehaussant son corsage d’une flanelle parsemée de fleurs. Ourrias, l’éleveur de taureaux, porte velours noir et hampe d’hast, alors que Maître Ramon se singularise par son costume de riche métayer face à un Maître Ambroise qui se veut digne dans sa condition précaire de vannier. La pseudo sorcière Taven devient ici l’une de ces femmes roms de Camargue qui s’enveloppera d’une aura mystérieuse dans la scène du Val d’Enfer dont l’accès est obstrué par un entrelacs de branches gigantesques. Les lumières de François Thouret produisent un effet saisissant dans le tableau des abords du Rhône où apparaissent les Trèves voilées précédant la barque de ce Passeur aussi sinistre que le nocher des Enfers. Un simple portique évoque tant le Mas des Micocouliers dominé par un mannequin en paille de Saint Jean que l’entrée de l’Eglise des Saintes-Maries-de-la-Mer que réussira à atteindre une Mireille à demi morte. Sous un soleil aux dimensions impressionnantes, le désert de la Crau préfigure le dénouement où la malheureuse est attirée par cette aveuglante lumière de l’au-delà qui lui permettra de trouver le repos éternel. En résumé, du grand art dans cette mise en scène qui va à l’essentiel en bannissant tout pittoresque de pacotille.

Une tragédie tranquillisée

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Voilà un titre dont il convient d’expliciter le paradoxe à propos du Roméo et Juliette de Charles Gounod actuellement représenté à La Monnaie.

Tragédie il y a, celle de ces deux jeunes gens dont on ne cesse de reprendre ou de décliner la terrible histoire. Leurs familles se haïssent, ils s’aiment, ils en mourront. Avec évidemment quelques-unes de ces péripéties et de ces coups du sort nécessaires au drame. Roméo tue Tybalt qui a tué son ami Mercutio ; il croit Juliette morte et se tue ; elle le rejoint dans la mort. C’est évidemment Shakespeare qui a porté la tragédie en son plus haut degré d’incandescence. Quelle exacerbation des passions, quelle poésie des dialogues amoureux, quelle fatalité exaltée !

Cette terrible tragédie, Charles Gounod l’a reprise, mais il l’a, pour moi, tranquillisée, il en a fait un ravissant objet musical. Ah ! comme elle est belle cette musique, comme ils sont beaux ces airs, comme il chante l’orchestre dans les délicatesses de l’orchestration. Mais manquent l’âpreté, l’urgence, la violence. On est séduits, on n’est pas interpellés, on n’est pas bouleversés.

Cette partition, Valentina Peleggi l’a servie au mieux, et – je pouvais la voir diriger - de façon très concentrée, très sérieuse, sans grandes démonstrations, à l’image de la représentation.

Cette terrible tragédie, Julia Burbach l’a, elle aussi, tranquillisée, dans sa mise en scène. Contrairement à ce que nous vivons plus que régulièrement à La Monnaie, rien dans cette mise en scène ne vient nous surprendre, nous interloquer, nous choquer, nous laisser perplexes. Non, dans un grand décor abstrait de Cécile Trémolières (un monticule blanc et des espèces de colonnes et portiques transparents qui descendent des cintres – mais pourquoi le plan d’eau ?), Julia Burbach fait se succéder des tableaux animés ou en arrêts sur image. C’est très beau, d’autant plus que les costumes (eux aussi de Cécile Trémolières) sont magnifiques. Mais cela reste très statique. Avec ce moment de grâce d’une Juliette suspendue dans les airs lors de la fameuse « scène du balcon ».

À Rouen, Macbeth de Verdi ouvre la saison sous le signe de la noirceur

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L’Opéra Orchestre Normandie-Rouen ouvre sa saison avec Macbeth de Verdi, dans une mise en scène d’Ambre Kahan. Pierre Dumoussaud inaugure son mandat de directeur musical à la tête de l’orchestre, en dirigeant un plateau vocal de haute volée.

Entre ici-bas et au-delà

La scène est fermée par un rideau sur lequel apparaît une peinture à la Turner, dont l’image est brouillée par un effet de sfumato. À travers ce rideau apparaît, comme un spectre, une sorcière blanche accompagnée de ses suivantes. Le début du spectacle, jusqu’à l’assassinat du roi, se déroule derrière ce voile, comme pour montrer que le projet de Macbeth reste obscur et secret.

Au milieu de la scène trône une cheminée monumentale ornée de crânes, qui évoque d’emblée le royaume de la mort vers lequel court tout droit le drame. C’est de la flamme, bien réelle, de cette cheminée que surgit Lady Macbeth, tandis que le fantôme de Banco apparaît au-dessus d’elle lors du banquet. Cette cheminée devient ainsi une porte reliant ce monde à celui de l’au-delà.

L’aspect surnaturel est également présent lorsque la table du banquet descend des cintres. De part et d’autre de la cheminée, deux espaces, doublés ou triplés par des miroirs, reflètent des actes et des peuples ténébreux. La scénographie d’Anne-Sophie Grac est belle dans sa noirceur, accentuée par les lumières efficacement lugubres de Zélie Champeau. Quant aux costumes de Colombe Lauriot-Prévost, armures, kilts, robes élisabéthaines (celles-ci sont revues et corrigées par le XIXe siècle, celui de Verdi), auxquels s’ajoute une touche fantaisiste (les sorcières vêtues ou coiffées de miroirs), ils offrent un très bel ensemble, varié sans trop s’éloigner de l’époque shakespearienne, et surtout un plaisir visuel incontestable.

Roma de Massenet revient à Monte-Carlo : la musique retrouvée, le théâtre en suspens

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Il est des résurrections qui ont valeur de symbole. Cent quatorze ans après sa création à l'Opéra de Monte-Carlo, Roma de Jules Massenet revient en Principauté, cette fois en version de concert, sous la direction du jeune chef italien Diego Ceretta.

En entrant dans l'Auditorium Rainier III, une première image suscite pourtant une certaine perplexité : la scène est occupée jusqu'à la limite de sa capacité. L'Orchestre philharmonique de Monte-Carlo est au grand complet ; derrière lui, la centaine de chanteurs du Chœur de Radio France ; au bord du plateau, les neuf solistes alignés, avec à peine l'espace nécessaire pour bouger.

On se prend rapidement à penser que Roma aurait mérité davantage.

Car cet opéra en cinq actes, créé à Monte-Carlo en 1912, est une vaste fresque historique et tragique. Rome vient de subir la défaite de Cannes face à Hannibal. La cité humiliée cherche une faute qui puisse expliquer le désastre. Elle la trouve en Fausta, vestale qui a rompu ses vœux en aimant Lentulus. Derrière les fastes de la Rome antique, c'est une femme broyée par la religion, la raison d'État et le besoin d'une collectivité de désigner un coupable.

Un « Macbeth » suffocant à l’Opéra de Wallonie-Liège

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Avec Macbeth, Verdi signe sa première rencontre avec Shakespeare et c'est d'emblée un chef-d'œuvre. Le compositeur italien excelle en effet à donner le grand souffle qu'exige ce drame puissant tout en signant une caractérisation pointue des protagonistes. Il montre aussi une rare habileté à donner à chaque scène son juste climat dramatique, passant ainsi des bacchanales affolantes des sorcières aux grandes scènes d'ensemble à la cour et aux moments de trouble intime des deux époux. Et ici, c'est clairement Lady Macbeth qui mène le jeu : elle aspire au pouvoir et pousse son époux à tuer le roi et à se protéger par le meurtre de ses contestataires potentiels. Cette morgue convaincante ne l'empêche pas de délirer en plein banquet du couronnement, ni de sombrer à la fin dans un somnambulisme qui prédit déjà sa fin prochaine.

C'est dire si le rôle est central dans la distribution vocale de la soirée, la cantatrice passant par d'audacieux sauts de tessiture qu'Ewa Płonka maîtrise avec une ardeur redoutable : aigus cinglants (parfois criards au début), médiums imposants (toujours contrôlés) dans ses désirs de pouvoir, rondeur âpre de ses ébats amoureux où elle domine allégrement un Macbeth éperdu, plongée hallucinée dans l'inconscient du Brindisi et abandon fatal de la scène de somnambulisme. Arrogante à ses débuts, la soprano américano-polonaise impose un sentiment humain ravageur au fil du récit et sombre dans un néant assouvi à la fin du drame. Le timbre épouse ces sensations très diverses avec des bonheurs variés mais avec un instinct dramatique qui s'impose de bout en bout. Une sacrée performance à côté de laquelle les autres intervenants savent rester à leur place. Un mélange de volonté de puissance et de contrition mal gérée chez le Macbeth engagé et torturé de Luca Micheletti, une gravité inquiète qui se mue en douleur quand il sent venir la trahison de Macbeth qui le fait assassiner chez le Banquo de Gianluca Buratto, la juvénilité émue de Matteo Desole dans le Macduff à l'évocation de sa famille assassinée.

Au Grand-Théâtre de Genève, Alain Perroux ouvre sa première saison avec La Tempête de Frank Martin

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En septembre 2023, le Conseil de Fondation du Grand-Théâtre de Genève annonçait la nomination d’Alain Perroux pour succéder à Aviel Cahn à la direction générale de l’institution à partir de la saison 2026-2027. Après nombre de décennies, l’on faisait finalement appel à un Genevois, car c’est dans la cité de Calvin qu’Alain Perroux est né en 1971 et y a fait ses études universitaires et musicales. Après avoir repris les rênes de l’Opéra de Poche de Genève entre 2003 et 2011, il a été, de 2009 à 2020, directeur de l’administration artistique du Festival d’Aix-en-Provence avant d’être appelé à la direction générale de l’Opéra National du Rhin à Strasbourg.  A Genève, il a d’emblée été confronté à un problème crucial, la fermeture du Grand-Théâtre pour raison de travaux. Ceci l’a contraint à modifier sa programmation pour l’adapter à la scène plus exiguë du bâtiment des Forces Motrices. Mais les anciennes turbines entreposées en ce lieu semblent avoir eu un impact considérable sur le choix du premier ouvrage de la saison, La Tempête de Frank Martin et sur Netia Jones qui en réalise la mise en scène.

Pour en venir à l’ouvrage, il faut noter que, entre l’été de 1952 et l’hiver de 1955, Frank Martin composa son opéra en trois actes, Der Sturm d’après la traduction allemande d’August Wilhelm von Schlegel de La Tempête de William Shakespeare (datant de 1610-1611). C’est donc dans la langue de Goethe qu’est affiché l’ouvrage à la Staatsoper de Vienne pour les Wiener Festwochen de 1956. Mais Karl Böhm renonce à diriger la création et il est remplacé par Ernest Ansermet qui est un ami proche du compositeur. Trois semaines avant la première, Dietrich Fischer-Dieskau, qui devait incarner Prospéro, doit y renoncer pour des raisons de santé ; et c’est l’un des membres de la troupe viennoise, Eberhard Waechter, qui apprend le rôle en l’espace de quelques jours. La création du 17 juin 1956, qui inclut en outre Christa Ludwig et Anton Dermota, remporte un grand succès public mais divise la critique. A Vienne, l’ouvrage ne sera joué que sept fois jusqu’à juin 1958. Mais en traduction anglaise, il est  présenté au New York City Opera et à la BBC, alors que Zürich et Francfort reprennent la version originale. En 1967, Pauline Martine, la sœur du compositeur, élabore un texte en français pour cette Tempête dont le Grand-Théâtre de Genève assurera la création le 13 avril 1967 dans une mise en scène de Lofti Mansouri réunissant Ramon Vinay en Prospéro, Gisèle Bobillier, Eric Tappy, André Vessières, José van Dam, Pierre Mollet et Jules Bastin sous la baguette d’Ernest Ansermet.

Magie d'un Crépuscule des dieux historiquement documenté au Théâtre des Champs-Élysées

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© Felix Broede

Comment « sonnait » le Ring de Wagner à Bayreuth en 1876 ? C'est la question qui sert de point de départ au projet The Wagner Cycles du Dresdner Festspielorchester et du Concerto Köln, conduit par Jan Vogler, directeur des Dresdner Musikfestspiele (Festival de musique de Dresde), et par le chef d'orchestre Kent Nagano.

Ni reconstitution ni quête vétilleuse d'une hypothétique authenticité, cette redécouverte du Ring des Nibelungen en version de concert, choisie pour inaugurer la saison du Théâtre des Champs-Élysées, a déjà été amplement commentée : recherche sur les instruments d'origine et leur facture, esthétique du jeu fondée sur la souplesse du geste et du son — incluant trilles, glissandos, portamentos —, déclamation également, où le récitatif reste présent. Le travail réalisé sur l'univers acoustique se révèle non seulement convaincant mais, plus encore, séduisant.

En effet, le diapason légèrement abaissé (435 Hz), la battue plus rapide, l'agencement des volumes instrumentaux menés par des chefs de pupitre survoltés permettent de restituer les vastes proportions voulues par le compositeur tout en s'émancipant de traditions parfois tapageuses. S'en dégage une sensualité mouvante, quasi animale : cordes et bois ronronnent, cuivres et vents ouvrent des perspectives aussi vastes et frémissantes (nappes soyeuses des trombones) que pittoresques (cors naturels, cornes de bergers ou tubas wagnériens, répartis dans toute la salle). Des percussions variées étoffent, structurent ou pimentent l'ensemble. Un charme irrésistible touche les sens et l'imagination, mettant en sommeil les spéculations intellectuelles. Le matérialisme se fait magie charnelle. Explique-t-elle le triomphe de la déferlante wagnérienne en son temps ? La vraisemblance jointe à l'expérience vécue par le public plaide en ce sens.

Atalanta, HWV 35 de Georg Friedrich Händel aux Innsbrucker Festwochen der Alten Musik

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Atalanta est très vraisemblablement l'opéra le moins souvent joué de Händel. Il ne s'agit pourtant pas d'une œuvre de jeunesse ni d'une pièce mineure, mais du résultat d'un concours de circonstances adverses : un livret italien incohérent — pour ne pas dire niais — d'auteur inconnu, basé sur le récit La Caccia in Etolia de Belisario Valeriani, et une commande de circonstance, avec les empressements habituels pour répondre au projet de mariage de Frédéric-Louis de Hanovre, prince de Galles, avec la princesse Augusta de Saxe-Gotha. Et aussi pour riposter à la rivalité du théâtre d'opéra concurrent de celui de Händel, l'Opera of the Nobility, où l'on joua pour l'occasion La festa d'Imeneo de Nicola Porpora. Atalanta fut créé en mai 1736 au premier Covent Garden. Il faut insister sur la beauté de la musique : si Händel n'a pas trouvé l'inspiration théâtrale idoine, des airs comme le Care selve de Meleagro ou Come la tortorella langue d'Irene sont des moments saillants parmi bien d'autres.

À Innsbruck, ce sont principalement les lauréats du précédent Concours Cesti qui assurent les rôles, accompagnés d'un orchestre en état de grâce, celui de la Schola Cantorum Basiliensis. Rappelons que l'éclat de cette institution est né de l'initiative du richissime chef d'orchestre et mécène Paul Sacher et de l'arrivée à l'école du talentueux violoncelliste August Wenzinger, qui s'est mis à l'œuvre pour récupérer le jeu de la viole de gambe, totalement perdu au début du XXᵉ siècle, et pour retrouver les pratiques instrumentales et vocales du baroque. Elle est toujours constituée des brillants étudiants de la maison, dont on rappellera ici la lumineuse performance du violoncelliste Nathan Artigues et de la claveciniste Ariana Radaelli, qui ont tenu le continuo aux côtés du chef Andrea Buccarella. J'ai souvent exprimé ma préférence pour un continuo discret qui n'écrit pas une nouvelle partition, à la manière raffinée de William Christie ou Gustav Leonhardt. Hier, la nouvelle partition était franchement très nourrie, et cependant… très belle ! On s'en réjouira. Quant à Buccarella, sa direction est délicate ou déterminée, au besoin ; il contribue en permanence à l'irradiation d'une énergie qui traverse tout le plateau.

A Vérone, les productions de Franco Zeffirelli conservent leur impact

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En cette saison 2026, le Festival des Arènes de Vérone affiche deux des productions que Franco Zeffirelli avait conçues pour cette scène monumentale, Turandot et Aida. Curieusement, le metteur en scène avait attendu jusqu’à juillet 1995 pour se laisser convaincre d’y présenter une Carmen qui remporta un colossal succès durant cinq saisons consécutives. Dès 2001, se succédèrent Il Trovatore, Aida en 2002, une Madama Butterfly jamais abordée auparavant en 2004, une Turandot en 2010, un Don Giovanni si surprenant dans un tel cadre en 2012 et une ultime Traviata en 2019 dont il ne vit pas l’aboutissement car il décéda à Rome le 15 juin de cette année-là à l’âge vénérable de 96 ans.

Qui assiste aujourd’hui à la reprise de Turandot (effectuée par Michele Olcese), seize ans après sa première présentation, est impressionné par l’ingéniosité d’un décor imaginé par Franco Zeffirelli lui-même, consistant en un gigantesque mur de briques bleutées interdisant l’accès au palais impérial avec ses pagodes à clochetons. Une foule de pauvres hères vêtus de hardes grisâtres dessinées par la costumière japonaise Emi Wada constitue ce peuple de Pékin omniprésent qui rampe, pétri de frayeur, alors qu’apparaît Pu-Tin-Pao le bourreau et ses acolytes aiguisant les sabres sur des meules que les lumières de Paolo Mazzon imprègnent de rouge sang. La venue de la lune adoucit une atmosphère pesante qu’allègent les lampes phosphorescentes portées par de jeunes serviteurs. Le Prince de Perse marchant au supplice jette colliers et bracelets à une populace qui le prend en pitié sans pouvoir influencer la cruelle Turandot qui, d’un geste impérieux, signe l’arrêt de mort. Les tenues bariolées des trois ministres Ping, Pang et Pong glissent une note cocasse qui se chargera d’indicible nostalgie à l’évocation de leur résidence au bord des lacs. Une simple plateforme pivotante fait disparaître les paravents pour faire place au palais regorgeant d’or, écrasant la foule étouffant sous le bleu sombre des bas-fonds. Le troisième acte se terre dans le noir où personne ne dort, enveloppant même la princesse de glace que le suicide de Liù finira par ébranler, avant de céder à un amour dont elle n’a aucune notion et parvenir à la catharsis finale en apothéose.

Dans la fosse d’orchestre un quadragénaire natif de Vérone, Andrea Battistoni, actuel directeur musical du Teatro Regio de Turin, fait merveille à la tête des Chœurs et Orchestre de la Fondazione Arena di Verona en faisant valoir une extrême précision du geste dans les nombreuses scènes d’ensemble, tout en sachant faire miroiter la richesse de l’écriture orchestrale.