Joel Cohen (1942-2026), une vie pour la musique ancienne
La Boston Camerata a annoncé la disparition de son directeur musical émérite Joel Cohen, décédé le 26 juillet dans la région de Boston. Avec lui s'éteint l'un des artisans majeurs de la redécouverte des répertoires médiévaux et renaissants outre-Atlantique.
Il aura dirigé la Boston Camerata pendant quarante-cinq ans, de 1963 à 2008, transformant un ensemble universitaire en formation de rayonnement international. Musicien, chef, compositeur et musicologue — et luthiste accompagnant Hugues Cuénod, Christiane Jaccottet ou Anne Azéma, sa partenaire de longue date devenue directrice artistique de la Camerata — il a bâti une manière de concevoir le programme de concert qui lui appartenait en propre : le récit plutôt que l'anthologie, le lien texte-musique comme colonne vertébrale, la monodie médiévale française, occitane et ibérique abordée avec une énergie qui tranchait avec l'ascèse ambiante.
La discographie, plus de cinquante titres chez Erato, Nonesuch et Harmonia Mundi, garde la trace de ces partis pris. Ses incursions baroques ont marqué : le premier Didon et Énée de Purcell sur instruments d'époque (Harmonia Mundi, 1979), Musique judéo-baroque (Harmonia Mundi, 1978), un Requiem de Jean Gilles très remarqué (Erato, 1989). Mais c'est à partir de 1986, avec les grands projets narratifs européens, que son travail prend sa forme la plus personnelle : Tristan et Iseut (Erato, Grand Prix du Disque 1987), Le Roman de Fauvel (1990), Le Voir-Dit (2011).
Autre versant, moins connu en Europe : l'exhumation des sources musicales américaines anciennes, qu'il a inscrites dans une continuité avec la musique ancienne du Vieux Continent plutôt que dans un régionalisme de curiosité. De cette veine est né Borrowed Light (2004), spectacle conçu avec le chorégraphe finlandais Tero Saarinen autour des chants shakers a cappella, qui a tourné de la Finlande à la Nouvelle-Zélande.
La France a compté dans son parcours. Producteur à Radio France dans les années 1970, chef invité à La Monnaie, à Tanglewood et à Aix-en-Provence, il a formé plusieurs générations de jeunes musiciens lors de ses stages de Cordes-sur-Ciel et de Coaraze. Ses notes de programme et ses essais, toujours attentifs au contexte social et culturel des œuvres, valaient à eux seuls le détour. Ces dernières années l'avaient vu revenir sur scène comme récitant — The Night's Tale, Le Voir-Dit, City of Fools, les reprises de Tristan — et poursuivre ses échanges avec musiciens et chercheurs autour des musiques des deux rives de la Méditerranée.
Prix Erwin Bodky, prix Howard Mayer Brown, prix de l'American Critics' Circle, Grand Prix du Disque, prix Edison, Officier des Arts et des Lettres : les distinctions disent la reconnaissance, pas l'essentiel. L'essentiel, c'est qu'un domaine musical existe aujourd'hui là où il a défriché.