Paul Daniel enregistre Barkouf d’Offenbach
C’est toujours un plaisir de retrouver le chef d’orchestre Paul Daniel, que l’on connaît bien en Belgique, où il a souvent dirigé — en particulier à Bruxelles et à Liège — et où il est hautement apprécié. En prélude au concert donné à Manchester et à l’enregistrement, chez Opera Rara, de Barkouf d’Offenbach — un nouvel enregistrement qui sera sans aucun doute un événement, après l’immense succès de La Princesse de Trébizonde —, conversation à bâtons rompus avec un chef d’orchestre à la curiosité insatiable et à l’enthousiasme communicatif.
Qu’est-ce qui vous attire personnellement chez Offenbach ?
D’abord la musique. À l’opéra, on passe sa carrière à scruter le texte, le livret, à chercher pourquoi le compositeur a écrit ce texte-là avec ces notes-là. On ne cesse de le répéter aux chanteurs : sans texte, pas d’opéra — le compositeur resterait devant sa table sans rien écrire. Chez Offenbach, les livrets sont souvent brillants. Mais la musique, elle, est la propulsion même. Il ne néglige jamais le texte, mais cette musique qu’il porte en tête agit comme un moteur d’une énergie incroyable, qui se déverse dans tous ses ouvrages — au point d’être presque plus importante que le texte.
En travaillant la partition ces jours-ci, je suis frappé par la vélocité de cette écriture : tout est prestissimo. Puis on tourne une page et surgit un mouvement lent d’une beauté saisissante : une barcarolle, un peu comme celle des Contes d’Hoffmann, mais ici conçue comme un immense ensemble avec solistes et chœur, à la manière de ces grands finals d’acte de Verdi, dans La traviata ou Don Carlos. Offenbach connaissait tous ces compositeurs. Et pourtant : jouez quelques mesures d’Offenbach, vous savez immédiatement que c’est lui. De combien de compositeurs peut-on dire cela ? De Mozart, sans doute, de Janáček, peut-être. Offenbach est un peu comme une éponge dans le Paris de ces années-là : Verdi, Wagner, tout le monde vient y verser sa musique — on s’y noyait presque. Et Offenbach gardait sa signature. C’est ce qui m’exalte : la même sensation qu’en dirigeant Janáček, celle d’une imagination d’une originalité inouïe.
Rossini voyait en lui « le Mozart des Champs-Élysées ». Vous vous retrouvez dans la formule ?
J’adore cette formule — même si y souscrire donne à Offenbach des airs de compositeur très sérieux. Car Mozart, c’est le dieu absolu, et Offenbach le vénérait, bien sûr. Mais ce « Mozart »-là garde une voix entièrement sienne, et une mission : semer le plus de trouble possible. Offenbach est le fauteur de troubles. Partout où il passe, il subvertit, il renverse les traditions, il fait autrement. Il fut aussi prolifique que Mozart, avec une fluidité d’écriture merveilleuse. Rossini l’avait compris.
Est-il difficile de trouver le juste style pour cette musique — pour les chanteurs, l’orchestre, le chœur ?
Avec Offenbach — un peu comme avec Rossini —, on retient volontiers un seul style : la musique rapide, la veine comique. Or il a écrit dans une infinité de couleurs. Le danger, c’est de partir de cette écriture brillante et véloce et d’y faire entrer de force toute la partition. Offenbach ne cesse d’ouvrir de nouvelles pages : un air, un duo, ce grand ensemble dont je parlais. Barkouf est une comédie, et la musique doit être affairée, vive — mais il y a aussi des pages d’une grande tendresse : Saëb, le ténor amoureux de Maïma ; Maïma et Balkis qui se confient leurs amours et leurs espoirs. Cette musique-là exige un autre style. Il faut donc trouver de multiples couleurs — ce n’est pas seulement rapide et drôle.
Parfois, on croirait du premier Verdi. Et parfois, Offenbach rend hommage à la musique française ancienne. Il y a dans Barkouf des moments très délibérés d’hommage à Rameau. Rameau n’était pas joué dans le Paris d’alors — sa résurrection viendra plus tard —, mais Offenbach connaissait son Rameau : il était allé en étudier les partitions dans les bibliothèques. Alors, un peu comme Debussy le fera, il écrit délibérément dans le style ancien, comme pour dire : je salue aussi la vieille musique de France. C’est fait avec une intelligence rare — à quelques endroits, le chœur chante dans un véritable style antique, telle une petite danse sortie d’un ballet de Rameau.
Qu’est-ce qui distingue Barkouf, créé à l’Opéra-Comique en décembre 1860, dans la production d’Offenbach ?
Difficile de le pointer en quelques mots. Mais l’essentiel tient à son ambition à ce moment de sa vie : il veut être entendu — et vu — à l’Opéra-Comique. Personne ne l’y attendait : salle Favart, on ne s’autorisait pas à rire aux éclats ; c’était une maison de gens sérieux et de projets sérieux. Barkouf est une tentative très délibérée d’en forcer la porte. Rappelez-vous qu’Offenbach avait été violoncelliste dans la fosse de l’Opéra-Comique. Il y venait chaque jour et frappait à la porte du directeur : « S’il vous plaît, j’écris de la musique, je suis compositeur, pourrait-on donner mes œuvres ici ? » Réponse : « Non, non — pas d’Offenbach compositeur dans notre si distinguée maison. » Il partit donc bâtir sa carrière aux Bouffes-Parisiens. Mais il n’a jamais cessé de regarder vers l’Opéra-Comique. Que Barkouf y soit créé, c’était pour lui l’aboutissement d’un rêve.
L’ouvrage est aussi une satire politique féroce. D’où vient cet Offenbach satiriste ?
Le lien avec Molière est ici capital. Faute de voir ses œuvres accueillies à l’Opéra-Comique, Offenbach devint chef d’orchestre de la Comédie-Française, où il écrivit chansons et musiques de scène, baignant chaque soir dans le répertoire de Molière. Il connaissait donc son Tartuffe — tout cet art de railler l’autorité, de moquer les puissants. Et Molière, un peu comme Offenbach, avait besoin de rester près du pouvoir : Louis XIV fut le parrain de son fils, et il détenait à la cour une charge de tapissier et valet de chambre ordinaire du roi. Des titres dérisoires… Or Barkouf grouille de personnages qui intriguent et complotent les uns contre les autres. C’est très drôle. Et voilà Offenbach qui écrit la plus mordante critique de l’autorité — et Napoléon III l’adore, court voir ses spectacles, alors qu’il est la cible même de ses flèches.
Un mot peut-être sur les dialogues parlés ?
Sur le disque, nous les avons raccourcis et confiés, en français, à notre distribution francophone. Pour le concert de Manchester, en revanche, ils sont remplacés par une narration en anglais, dite par un humoriste — tout ce travail étant assuré par Jeremy Sams, qui a également écrit le texte anglais. Cela donne au concert un climat différent, et confier ces pages à un comédien très drôle aide énormément : l’histoire est irrésistible, encore faut-il pouvoir la suivre.
Après cet Offenbach, quels seront vos projets ?
Je vais diriger Le Roi Roger de Szymanowski à Poznań, puis un Lohengrin à Tenerife. Je pourrais jouer l’idéaliste et dire que je cultive le goût le plus large possible — et je crois que c’est vrai. À mes débuts, on m’a conseillé de me spécialiser. J’ai répondu : le monde n’est pas ainsi fait, tout communique. Quand vous dirigez Mozart, vous mobilisez ce que vous savez de Ligeti pour comprendre Mozart — et ce que vous savez de Mozart pour comprendre ce que faisait Ligeti.
Le Roi Roger de Szymanowski : quel immense chef-d’œuvre !
Absolument ! Et diriger Offenbach en ce moment m’aide énormément pour le préparer : cela entretient cette capacité à la légèreté. Szymanowski peut devenir très sombre, très profond, et cela peut le ruiner, car il doit aussi sonner translucide — d’une transparence magnifique, qui évoque parfois Debussy. C’est ce que j’aime chez lui, et toutes mes répétitions consisteront à chercher cette légèreté dans l’orchestre. Quant à Lohengrin, ma clé est de ne jamais oublier que Wagner avait alors l’opéra italien en tête — il avait Bellini en tête. En sculptant ces phrases, on ne s’enfonce pas dans la lourdeur germanique : on garde ce chant italien qui court dans les voix et dans l’orchestre.
Barkouf d’Offenbach au Bridgewater Hall
Opera Rara, l’Orchestre du Hallé et le chœur de l’English National Opera donnent Barkouf d’Offenbach (1860) en version de concert, pour la première fois au Royaume-Uni, au Bridgewater Hall de Manchester, le dimanche 4 octobre 2026 à 16h. Direction musicale : Paul Daniel ; narration : Alistair McGowan. Chanté en français, narration anglaise, surtitres.
Le site d'Opera Rara : https://opera-rara.com/event/offenbach-barkouf
Crédits photographiques : Russell Duncan



