Rencontre avec Robert Levin
« Les valeurs d'aujourd'hui privilégient l'aspect technique du métier, la vitesse plutôt que la substance »
Le Palais des Dégustateurs publie un album de sonates de Mozart par le violoniste Gérard Poulet et le pianiste Robert Levin. Notre confrère Remy Franck, fondateur et rédacteur en chef du magazine luxembourgeois Pizzicato et président du jury des International Classical Music Awards (ICMA), s'est entretenu avec le pianiste américain, qui livre son regard sur Mozart et sur l'évolution de la vie musicale. Nous remercions Pizzicato de nous avoir autorisés à publier cet entretien en langue française.
Vous avez enregistré les sonates KV 380 et KV 526. Pouvez-vous expliquer ce choix ?
La décision revient à Gérard Poulet. J'ai accepté sa proposition avec plaisir.
Quand on compare votre interprétation à d'autres, on entend que le piano est chez vous plus étroitement lié au violon. Même dans le dialogue, les deux instruments parlent la même langue. En pianiste, vous semblez prendre le violon par la main pour cheminer joyeusement ensemble. Est-ce que je me trompe ?
Pour moi, l'essentiel en musique de chambre est le sentiment de complicité — une interprétation souple et partagée entre les interprètes, sur le plan du langage musical, du caractère et du dialogue.
Voulez-vous préciser votre approche de ces sonates, plus généralement ?
Ma priorité absolue est la spontanéité de l'expression, et l'équilibre entre les domaines mélodique, rythmique, harmonique et structurel.
En tant que pianiste, vous connaissez sans doute mieux que quiconque les sonates de Mozart, ses concertos pour piano ou sa musique de chambre. Mais dans quel genre a-t-il été particulièrement accompli ?
Mozart a composé dans tous les genres de son temps, et créé des chefs-d'œuvre dans chacun : opéras, musique religieuse, danses, musique orchestrale et, bien sûr, musique de chambre et musique pour piano. Il est tentant de voir dans ses concertos pour piano et ses opéras le sommet de son art, mais comment passer sous silence les quintettes à cordes, la musique pour clarinette, les sérénades pour vents, les airs de concert…
Vous êtes un mozartien de toujours, et vous avez reçu la Médaille d'or Mozart du Mozarteum de Salzbourg. Que représente Mozart pour votre travail et pour votre vie ?
Mozart est le maître de la caractérisation, le Shakespeare de la musique. Il ne juge pas les personnages de ses opéras ; il les montre tels qu'ils sont, dans leur vérité, ce qui permet à chacun d'eux de toucher le spectateur. Nous savons parfaitement que Don Giovanni est un monstre, mais lorsqu'il nous invite à sa fête, nous avons envie d'y aller ! Et les concertos pour piano de Mozart sont des opéras sans paroles.
Vous ne vous limitez pourtant pas à Mozart, votre répertoire étant très large. Des affinités particulières ?
Jean-Sébastien Bach, Beethoven, Mendelssohn, Schumann, Fauré, Debussy, Stravinsky, Dutilleux, John Harbison ou encore Yehudi Wyner, parmi d'autres.
Vous êtes aujourd'hui un vétéran de l'interprétation. Est-il plus facile pour les jeunes musiciens de lancer une carrière qu'à votre époque, ou est-ce l'inverse ?
C'est de plus en plus difficile. D'une part parce que l'accent mis sur la virtuosité éclipse la profondeur de l'expression musicale, d'autre part parce que la formation musicale est moins complète qu'autrefois. Où sont les Cortot, les Edwin Fischer, les Rubinstein, les Serkin, les Curzon, les Solomon, les Yves Nat, les Perlemuter, les Samson François, les Robert Casadesus, les Michelangeli, les Brendel, les Backhaus, les Kempff, les Gilels, les Richter, les Horowitz de notre temps ? Le nombre vertigineux de musiciens pose une question : y a-t-il, dans notre société, de la place pour eux tous ? Les valeurs d'aujourd'hui privilégient l'aspect technique du métier, la vitesse plutôt que la substance. La musique n'est pas un sport ; elle doit nous émouvoir, nous révéler les vérités de l'existence, nous élever en nous confrontant à des exigences. Il y a dans l'art une dimension morale que des critères superficiels risquent d'effacer. Mais à tout moment surgissent de grands artistes qui nous coupent le souffle et transforment notre regard : restons donc optimistes !
A écouter :

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonate pour piano et violon en mi bémol majeur KV 380 ; Sonate pour piano et violon en la majeur KV 526. Gérard Poulet, violon ; Robert Levin, piano. 2026. Notice de présentation en français et en anglais. XX'XX''. Le Palais des Dégustateurs PDD058.
Propos recueillis par Remy Franck — article publié initialement par Pizzicato (Luxembourg), le 12 juin 2026. Traduction française : Crescendo Magazine.
Crédits photographiques : Clive Barda



