Kenneth Gilbert a tiré sa réverence
Le claveciniste, organiste, musicologue et professeur canadien Kenneth Gilbert est décédé hier, à l'âge de 88 ans.
Né à Montréal en 1931, Kenneth Gilbert a d'abord travaillé avec Conrad Letendre (orgue) puis, au Conservatoire de Québec, avec Yvonne Hubert (piano) et Gabriel Cusson (harmonie et contrepoint). En 1953, il remporte le Prix d'Europe d'orgue, ce qui lui permet de rejoindre Paris et de s'y former auprès de Nadia Boulanger (composition), Gaston Litaize et Maurice Duruflé (orgue) et Sylvie Spicket (clavecin), et aussi de l'Italien Ruggero Gerlin.
Une bourse du gouvernement du Québec lui permet de venir en France en 1965 pour y réaliser une édition de l'œuvre complète pour clavier de François Couperin (publiée par Heugel en quatre volumes). Le succès de celle-ci le mène à se lancer dans les 555 sonates de Domenico Scarlatti (également publiée par Heugel en onze volumes). Il fera de même plus tard pour les œuvres pour clavier de Jean-Henri d'Anglebert et de Girolamo Frescobaldi et pour les Variations Goldberg.
Dès son premier récital à Londres en 1968, il est considéré en Angleterre comme le successeur légitime de Thurston Dart. On le retrouve avec les grands orchestres canadiens, il enseigne le clavecin au Conservatoire de Québec, à l'Université McGill, à l'Université Laval et au Conservatoire de Paris, il est professeur invité au Conservatoire royal d'Anvers et, à partir de 1988, au Mozarteum de Salzbourg. Sans oublier ses innombrables master classes partout dans le monde.
Sa notoriété atteint des sommets à la fin des années 70 et pendant les années 80 quand, pour le label Harmonia Mundi, il enregistre de la musique française des XVIIe et XVIIIe siècles et Jean-Sébastien Bach : Variations Goldberg, Suites françaises, Suites anglaises, Partitas ou Clavier bien tempéré,... et chez Archiv, les concertos pour deux, trois et quatre clavecins avec Trevor Pinnock et The English Concert. On lui doit aussi une intégrale de François Couperin, une intégrale de Jean-Philippe Rameau, des pièces de Jacques Champion de Chambonnières, Henry Purcell, Antonio Soler, ainsi que de larges extraits du Livre d'orgue de Montréal dont il a préparé la première édition avec la musicologue Élisabeth Gallat-Morin. Les auteurs des pièces en sont généralement inconnus, mais il a pu en attribuer seize à Nicolas Lebègue.
A partir de 1998, il conçoit à ambitieux projet : reconstruire l’orgue du facteur français Robert Richard installé dans la basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec et détruit dans l’incendie de l’édifice pendant la Guerre de Sept Ans. Il s'y attelle avec la collaboration de musiciens, d’historiens et de spécialistes comme, à nouveau, Élisabeth Gallat-Morin qui a découvert le devis original de l'instrument au Minutier central des notaires de Paris. La reconstruction est confiée aux facteurs Juget-Sinclair (Montréal) et l'instrument, inauguré en 2009, est installé dans la chapelle du Musée de l'Amérique francophone à Québec.
Kenneth Gilbert a formé aussi un nombre considérable de clavecinistes importants. Citons évidemment Scott Ross, mais aussi Olivier Baumont, Pascal Dubreuil, Emmanuelle Haïm, Sébastien d'Herin, Davitt Moroney, Mario Raskin, Ludger Rémy, Aline Zylberajch, Jos Van Immerseel ou Jory Vinikour.
Sa somptueuse collection de clavecins originaux, sur lesquels il enregistrait mais qu'il prêtait aussi à des collègues, a été déposée au Musée des Beaux-Arts de Chartres.