Le "Boléro" de Ravel, 95 ans
Le Boléro de Maurice Ravel est une musique de ballet pour orchestre en ut majeur composée en 1928 et créée le 22 novembre de la même année à l’Opéra Garnier par sa dédicataire, la danseuse russe Ida Rubinstein.
Mouvement de danse au rythme et au tempo invariables, à la mélodie uniforme et répétitive, le Boléro de Ravel tire ses seuls éléments de variation des effets d’orchestration, d’un crescendo graduel et, in extremis, d’une courte modulation en mi majeur.
Cette œuvre singulière, que Ravel disait considérer comme une simple étude d’orchestration, a connu en quelques mois un succès planétaire qui en a fait son œuvre la plus célèbre et, de nos jours encore, une des pages de musique savante les plus jouées dans le monde. Mais l'immense popularité du Boléro tend à masquer l'ampleur de son originalité et les véritables desseins de son auteur.
L'œuvre porte la référence M.81, dans le catalogue des œuvres du compositeur établi par le musicologue Marcel Marnat.
Le Boléro est une des dernières œuvres écrites par Maurice Ravel avant l'atteinte cérébrale qui le condamna au silence à partir de 1933. Seuls l'orchestration du Menuet antique (1929), les deux concertos pour piano et orchestre pour la main gauche (1929–1930) et en sol majeur (1929–1931) et les trois chansons de Don Quichotte à Dulcinée (1932–1933) lui sont postérieurs.
Année faste pour la musique, 1928 vit aussi la naissance du Quatuor à cordes no 4 de Bartók, du Quatuor à cordes no 2 de Janáček, du Concerto pour clarinette de Nielsen, de la Symphonie no 3 de Prokofiev, des Variations pour orchestre de Schönberg, du Baiser de la fée et d'Apollon musagète de Stravinsky.
Le Boléro est une œuvre de commande.
À la fin de 1927, Ravel, dont la réputation était depuis longtemps internationale, venait d’achever sa Sonate pour violon et piano et s'apprêtait à effectuer une tournée de concerts de quatre mois aux États-Unis et au Canada quand son amie et mécène Ida Rubinstein, ancienne égérie des Ballets russes de Diaghilev, lui demanda un « ballet de caractère espagnol » qu’elle comptait représenter avec sa troupe à la fin de 1928. Ravel, qui n’avait plus composé pour le ballet depuis La Valse en 1919 et dont les derniers grands succès scéniques remontaient à Ma mère l'Oye et aux Valses nobles et sentimentales en 1912, fut enthousiasmé par cette idée et envisagea d'abord, en accord avec sa dédicataire, d’orchestrer six pièces extraites de la suite pour piano Iberia du compositeur espagnol Isaac Albéniz. Mais à la fin de juin 1928, alors qu’il avait commencé le travail (le ballet devait au départ s’appeler Fandango), il fut averti par son ami Joaquín Nin que les droits d’Iberia étaient la propriété exclusive d'Enrique Arbós, directeur de l'Orchestre Symphonique de Madrid et ancien disciple d’Albéniz, et qu'ils étaient déjà en cours d'exploitation pour un ballet destiné à La Argentina. D'abord sceptique, Ravel, pris au dépourvu, pensa à contrecœur abandonner ce projet.
Apprenant l’embarras de son confrère, Arbós aurait proposé de lui céder gracieusement ses droits sur Iberia, mais Ravel avait déjà changé d'idée. Il était revenu à un projet expérimental qui avait germé en lui quelques années plus tôt : « Pas de forme proprement dite, pas de développement, pas ou presque pas de modulation ; un thème genre Padilla, du rythme et de l’orchestre », écrivit-il à Nin durant l’été 1928.
Pour ce qui est du rythme, le fandango initial laissa la place à un boléro, autre danse traditionnelle andalouse. La naissance présumée de la mélodie est rapportée dans le témoignage d'un confrère et ami de Ravel, Gustave Samazeuilh, qui lui rendit visite à Saint-Jean-de-Luz à l’été 1928. Il raconta comment le compositeur, avant d’aller nager un matin, lui aurait joué un thème avec un seul doigt au piano en lui expliquant : Mme Rubinstein me demande un ballet. Ne trouvez-vous pas que ce thème a de l’insistance ? Je m'en vais essayer de le redire un bon nombre de fois sans aucun développement en graduant de mon mieux mon orchestre. »
L'éditeur de musique Jacques Durand, réjoui que Ravel compose une œuvre entièrement nouvelle, pressa le compositeur d'achever le ballet pour le début de la saison 1928-1929. Ravel composa son Boléro entre juillet et octobre 1928 et le dédia à sa commanditaire Ida Rubinstein.
Le Boléro reçut un accueil largement favorable de la presse nationale au lendemain de sa création. Sous la plume d'Henry Malherbe, Le Temps parla dès le 24 novembre 1928 d'un "chef-d'œuvre véritable" et d'un "exercice d'une virtuosité instrumentale sans seconde" ; Le Figaro souligna les « dons singuliers » de Ravel et estima que ce nouvel opus ajoutait "à l'œuvre d'un de nos compositeurs les mieux réputés, quelques pages vivantes, colorées, lancinantes, narquoises aussi, avec une expression supérieure d'indifférence feinte et d'ardeur masquée qui est le comble de l'art vainqueur" ; pour Le Matin, "le synchronisme étroit de la danse et des intentions de la musique produit une puissante impression" ; dans Comœdia, Pierre Lalo, jadis très virulent envers la musique de Ravel, jugea que "la seule sonorité de l'orchestre de M. Ravel est un plaisir. Ce n'est pas que son Bolero soit grand'chose, mais le musicien y paraît dès la première mesure", avant de conclure que "la valeur de la chose écrite dépend de la valeur de l'homme qui l'écrit" ; dans Excelsior, Émile Vuillermoz fit l'éloge de l'orchestration de Ravel : "Toute l'habileté de notre rhétorique classique serait incapable de nous faire accepter vingt variations rythmiques, mélodiques et contrapuntiques sur un thème de ce genre. Ravel a trouvé le moyen non seulement d'éviter toute monotonie, mais d'éveiller jusqu'au bout un intérêt toujours croissant, en répétant vingt fois (sic) son thème comme un motif de frise, en demandant à la seule magie de la couleur vingt changements d'éclairage qui nous conduisent, émerveillés, d'un bout à l'autre de ce paradoxe musical. Il n'y a pas, dans toute l'histoire de la musique, un exemple d'une virtuosité pareille" ; dans Candide, le même Vuillermoz ajouta quelques jours plus tard qu'il voyait dans le Boléro "le triomphe de la maîtrise technique" et "un tour de force éblouissant" ; enfin pour Jane Catulle-Mendès, dans La Presse : "Boléro, argument et musique de M. Maurice Ravel, est un délice d'élégance, d'art choisi et délicat, un bibelot musical ravissant. Presque rien. Un danseur qui bondit, une phrase de plus en plus amplifiée qui l'inspire et le soulève. Et c'est parfait".
Quelques critiques furent plus nuancées voire plus sévères.
Le Boléro a été édité la première fois par les éditions Durand en 1929. Ravel avait cédé à son éditeur, par contrat daté du 16 octobre 1928, la propriété pleine et entière du Boléro et de sa transcription pour piano à 4 mains contre la somme de vingt mille francs et la perception du tiers des droits d'exécution publique. Ce contrat prévoyait l'exclusivité des droits pour les éditions Durand jusqu'à l'expiration des droits d'auteur du compositeur, effective en France depuis mai 2016.
Le manuscrit autographe complet de 1928, document à l'encre noire de 76 pages dont 38 de musique, porteur de plusieurs indications et annotations rajoutées par Ravel et Lucien Garban en vue de l'édition, est conservé à la Morgan Library à New York.
Une esquisse préparatoire du Boléro, manuscrit au crayon de 31 pages comportant des ratures et des passages gommés, a été acquise lors d'une vente publique le 8 avril 1992 par l'État français, usant de son droit de préemption, pour la somme de 1,8 million de francs. Elle était auparavant conservée dans les archives de Lucien Garban. La Bibliothèque nationale de France en est dépositaire.
Le manuscrit autographe de la réduction du Boléro pour piano à 4 mains est conservé au Metropolitan Museum of Art de New York, dans la collection Robert Lehman. La British Library en a été dépositaire de 1981 à 1986 dans le cadre d'un échange.
Ravel a lui-même composé deux réductions pour piano de son Boléro, l’une à deux mains et l’autre à quatre mains. Elles sont très rarement jouées en public.
Les arrangements populaires de cette œuvre sont légion. Les sœurs Labèque ont enregistré en 2006 une version modifiée pour deux pianos de l’arrangement de Ravel, en lui ajoutant des percussions basques On ne compte plus les adaptations du Boléro en jazz et en blues.
Chorégraphies
1928 : Boléro de Bronislava Nijinska, avec Ida Rubinstein (Opéra de Paris, 22 novembre)
1930 : Iberian Monotone de Ruth Page (Highland, Illinois)
1935 : Boléro de Michel Fokine (Compagnie Ida Rubinstein, Paris)
1940 : Bolero d'Anton Dolin (Robin Hood Dell, Philadelphie, 25 juin)
1941 : Boléro de Serge Lifar (Opéra de Paris, 27 décembre)
1944 : Boléro d'Aurél Milloss (Opéra de Rome, 20 mai)
1961 : Boléro de Maurice Béjart, avec comme danseuse étoile Duška Sifnios (Théâtre de la Monnaie, 10 janvier) ; reprise en 1974 par Maïa Plissetskaïa ; reprise en 1979 en rôle masculin, avec Jorge Donn ; cette version sera filmée par Claude Lelouch pour clore son film Les Uns et les Autres.
1996 : Trois Boléros d'Odile Duboc (La Filature de Mulhouse, 8 mars)
1998 : Double Points: One and Two d'Emio Greco
1998 : Boléro de Meryl Tankard (Opéra national de Lyon, décembre)
2001 : Boléro de Thierry Malandain (Centre chorégraphique national de Biarritz, 19 mai)
2002 : Boléro de Marc Ribaud (Opéra de Nice, juin)
2004 : Bolero de Stanton Welch (Houston Ballet, 3 décembre)
2008 : Mon Boléro de Isabelle Anna, danseuse française de Kathak
2010 : Shanghai Bolero de Didier Théron (Exposition universelle de Shanghaï, ballet, 31 mai) ; puis en triptyque (festival Montpellier-Danse, 28 juin 2011)
2012 : Ballet Nacional de España
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Peinture
En 1946, Salvador Dalí peint Le Boléro de Ravel à la demande de la Capehart Corporation, qui lui avait proposé -ainsi qu'à quelques autres artistes- d'interpréter plastiquement une pièce musicale. Aujourd'hui, le tableau appartient à une collection privée depuis sa revente par Capehart en 1990.
Nous ne reviendrons pas ici sur les péripéties qui entourèrent le moment où le Bolero "tomba" dans le domaine public.