Pelléas et Mélisande à Monte-Carlo

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Il y a des œuvres qui se racontent, et d’autres qui se traversent. Pelléas et Mélisande appartient résolument à la seconde catégorie. L'unique opéra de Claude Debussy prend, sur la scène de l’Opéra de Monte-Carlo, une dimension presque physique. Ici, le drame ne se livre pas : il se dépose lentement, dans l’oreille et dans le regard, fait de silences, de demi-teintes et d’une tension sourde qui ne se résout jamais tout à fait.

La mise en scène de Jean-Louis Grinda surprend par son radicalisme. À rebours de ses réalisations plus narratives, il opte pour un décor minimaliste, presque abstrait, dominé par des néons blancs d’une violence assumée. Cette lumière crue, parfois douloureuse pour l’œil, nie toute tentation de mystère pittoresque. Elle ne révèle pas : elle expose. Dans cet univers sans refuge, les personnages sont mis à nu, prisonniers d’un espace qui refuse toute consolation.

Ce choix scénique agit comme un contrepoint saisissant au symbolisme de Maurice Maeterlinck. Alors que le texte évoque sans cesse l’ombre, la forêt, l’eau et l’obscurité, Grinda impose une clarté implacable, soulignant l’impossibilité de comprendre ce qui se joue réellement. Tout est visible, et pourtant rien ne s’explique. Pelléas demeure une œuvre de l’inexprimable.

Dans cet écrin dépouillé, les voix trouvent un espace idéal pour déployer la prosodie si particulière de Debussy. Le Pelléas de Huw Montague Rendall s’impose comme une évidence. Le jeune baryton britannique, fils de Diane Montague, célèbre interprète de Mélisande, et du ténor David Rendall incarne le personnage avec une justesse rare, alliant fraîcheur, retenue et intensité intérieure. Sa diction française, limpide, exemplaire de clarté et de naturel, rend pleinement justice à la langue parlée-chantée voulue par Debussy. Déjà entendu dans ce rôle à Paris l’an passé, il confirme une affinité profonde avec ce Pelléas de l’écoute et de la douceur.

Soirée contrastée avec Anne-Sophie Mutter et le LPO à Luxembourg

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Le London Philharmonic Orchestra se produit ce dimanche 22 février à la Philharmonie de Luxembourg, dans le cadre de sa tournée européenne passant par l’Allemagne, le Luxembourg et l’Autriche. L’orchestre est placé sous la direction de sa première cheffe invitée, Karina Canellakis. Trois œuvres figurent au programme : La Fille de Pohjola, op. 49 de Jean Sibelius, le Concerto pour violon en ré majeur, op. 35 de Piotr Ilitch Tchaïkovski, ainsi que la Symphonie n° 7 en la majeur, op. 92 de Ludwig van Beethoven. La soliste très attendue de la soirée n’est autre que la célèbre violoniste allemande Anne-Sophie Mutter, pour laquelle le public s’est déplacé en grand nombre : la Philharmonie affiche complet.

Le concert s’ouvre sur un poème symphonique rarement programmé de Sibelius, La Fille de Pohjola, op. 49. Composée entre 1904 et 1906, l’œuvre s’inspire du chant VIII du Kalevala, recueil d’épopées finlandaises qui a profondément marqué l’imaginaire du compositeur et nourri plusieurs de ses poèmes symphoniques. Sibelius y met en musique l’histoire de Väinämöinen, contraint de construire une barque à partir des débris d’un fuseau pour conquérir la fille de Pohjola. Il échoue et repart désabusé — une leçon de modestie empreinte de mystère nordique.

La pièce s’ouvre dans une atmosphère sombre, portée par un violoncelle solo grave, interprété avec intensité et nous plongeant dans un climat glacial. Peu à peu, la texture s’éclaircit grâce au cor anglais et à la clarinette, d’où émerge un premier thème au hautbois, culminant aux cuivres et conduisant à un premier sommet expressif. Un second thème, plus souple et lumineux, confié aux flûtes, s’impose ensuite comme élément principal. La section centrale, amorcée par des pizzicati, développe ces motifs dans une matière plus âpre et mouvante, jusqu’à une ultime apogée des cuivres. La coda, enfin, se dissout dans les aigus des cordes, scellant l’œuvre dans une teinte d’effacement et de désillusion. Le LPO et Karina Canellakis en livrent une version convaincante, riche en atmosphères, en couleurs et en contrastes, qui permet d’imaginer aisément le récit sous-jacent.

La Roque d’Anthéron 2026 : une plus grande souplesse dans une continuité assumée

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Cette 46e édition du Festival de La Roque d’Anthéron est la première sans la présence de René Martin, le concepteur et architecte omniprésent de cette incroyable aventure qui a démissionné de la direction du CREA qu’il avait fondé pour le protéger contre les remous qu’auraient pu engendrer les plaintes de comportement déplacés qui lui étaient reprochés.

A cet égard, l’édition 2026 constitue un bel équilibre entre la continuité d’une formule qui a fait ses preuves et une série d’aménagements destinés à la fluidifier. Un équilibre qui se retrouve dans l’organisation où l’on retrouve nombre de fidèles du CREA à côté de nombreux supports locaux, à commencer par une armada de plus de cent bénévoles qui en dit long sur l’ancrage provençal de l’institution.

Au point de vue de l’organisation, un tournant avait été établi qui faisait du festival une entité autonome disposant de son propre accès aux lieux du festival. C’est sur cette organisation rénovée qu’est désormais venue se greffer un comité artistique fort de trois personnalités phares : deux fidèles du festival, Claire Désert et Nelson Goerner, tous deux interprètes et professeurs et Victor Julien-Laferrière, Premier Prix du premier Concours Reine Elisabeth de violoncelle mais aussi créateur de l’orchestre Consuelo, à coup sûr un des animateurs musicaux les plus imaginatifs de la jeune génération.

Une fidélité aux lignes de force de la programmation…

Le Parc du Château de Florans demeure d’autant plus le cœur névralgique du festival qu’il concentre l’essentiel de l’activité de la période même du festival, du 16 Juillet au 16 août : 10 concerts à 18H et 32 concerts en soirée dont 7 soirées avec orchestre, 4 Nuits du piano (Visions du sacré : Bach, Messiaen, Liszt, Musique russe à deux pianos, Sur les rives du Danube, Musique française) et une nuit de Piano-Jazz en clôture. A cela viennent encore s’ajouter 5 concerts de musique baroque à l’abbaye de Silvacane.

José Van Dam, une voix pour l’éternité et un géant modeste dans le siècle

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José Van Dam est décédé le 17 février 2026, entouré de ses proches, à l’âge de 85 ans (il était né le 25 août 1940 à Ixelles). Artiste majeur de la scène internationale, il avait collaboré avec les plus grands. Il avait surtout montré une ouverture universelle aux choses de la musique, servant les différents genres (opéras, concerts, récitals) avec la même conviction,  mais aussi en s’investissant dans des fonctions d’enseignement et de coaching, d’organisateur de concours.

Un début de carrière compliqué

Soliste à 11 ans dans une église, il commence l’apprentissage du piano mais prend des cours de chant aux académies de Jette et de Laeken. Sa professeure de piano a la bonne idée de le présenter à Frédéric Anspach qui lui donne cours à l’académie de Jette. Après un prudent arrêt pendant la mue, il le rejoint à 17 ans au Conservatoire de Bruxelles. A 18 ans, il reçoit son premier Prix et revient son Prix d’art lyrique après un service militaire de 12 mois. Il participe à plusieurs concours (Liège, Toulouse, Genève)

Il commence alors sa carrière en fréquentant les troupes de trois théâtres différents : Paris où on ne lui confie des petits rôle utilitaires, Genève en 1964 où on incarne des rôles plus substantiels et surtout le Deutsche Oper de Berlin où l’engage Lorin Maazel qui l’a dirigé dans son légendaire enregistrement de L’Heure espagnole de Ravel. L’esprit d’équipe du travail de troupe où les plus jeunes observent les grands anciens, jouant les seconds rôles tout en préparant les premiers (pour des remplacements inopés) demeure pour le jeune chanteur une expérience incomparable qu’il ne cessera de recommander tout au long de sa propre carrière ? Ce travail des rôles de l’intérieur lui révèle aussi l’importance de l’excellence scénique. Van Dam sera un des premiers grands chanteurs pour lequel le jeu théâtral devient une évidence : mais un jeu dense et sincère qui va au cœur d’un personnage et refuse tous les excès incongrus.

Nelson Goerner, Ning Feng, Edgar Moreau et les jeunes Beethoven, Chostakovitch et Rachmaninov

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Depuis Haydn, qui en a fixé le cadre avec pas moins de 45 ouvrages, la formation piano, violon et violoncelle a attiré la plupart des grands compositeurs, y compris parmi ceux qui ont écrit peu de musique de chambre (et, notamment, comme nous le verrons dans le programme proposé ici, les compositeurs-pianistes). Beaucoup n’ont pas attendu d’avoir une grande expérience avant de s’y mettre, comme certains l’ont fait avec le quatuor à cordes, réputé beaucoup plus exigeant. Les trois trios de ce concert sont, précisément, des œuvres de jeunesse.

Par ailleurs, de très grands interprètes ont été séduits par cette formation, et certaines associations ont marqué l’histoire : Cortot-Thibaud-Casals, Rubinstein-Heifetz-Piatigorsky, Richter-Oïstrakh-Rostropovitch, Argerich-Kremer-Maisky, par exemple. Dans ce même Théâtre des Champs-Élysées, il y a quelques mois, se produisaient Evgeny Kissin, Joshua Bell et Steven Isserlis. En effet, bien des œuvres écrites pour cette formation s’accommodent d’interprètes avec des personnalités artistiques marquées, et le résultat est souvent inattendu. Cette fois c’est le violoniste chinois Ning Feng qui a rejoint deux partenaires habituels : le pianiste argentin Nelson Goerner et le violoncelle français Edgar Moreau (difficile de trouver trois pays plus éloignés les uns des autres !).

Second album Bach de Lillian Gordis : perfectionnisme et hédonisme

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Partita no 6 en mi mineur BWV 830. Suite anglaise no 6 en ré mineur BWV 811. Préludes et Fugues en ut mineur, mi majeur, fa majeur, la bémol majeur, sol dièse mineur, si majeur BWV 871, 878, 880, 886, 887, 892 [Clavier bien Tempéré, Livre II]. Lillian Gordis, clavecin. Livret en français, anglais. Janvier 2024. Coffret deux CDs 50’59’’ + 64’03’’. Artalinna