Die Lullysten, par El Gran Teatro del Mundo 

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L’Ensemble « El Gran Teatro del Mundo » a été couronné avec un Diapason d’Or en 2021 pour son disque intitulé Die Lullysten qui reflète l’énorme influence du compositeur franco-italien Lully et plus largement de la musique, de l’architecture et de toute la culture française sur les compositeurs et les artistes d’Outre-Rhin. Et qui explique simplement le chemin qui mena J. S. Bach à écrire ses « Suites Françaises » et autres Ouvertures ou pièces d’influence hexagonale. Georg Muffat, Johann Caspar Ferdinand Fischer et Georg-Philipp Teleman, aux côtés d’un obscur prédécesseur nommé Johan Sigmund Kusser, ont introduit en Allemagne le modèle de la Suite de Danses comme archétype de composition à plusieurs mouvements contrastés, issus des danses de cour ou populaires. Et ils l’ont fait avec un tel talent et une telle conviction qu’ils nous ont légué un répertoire aussi vaste qu’extrêmement attractif.  Le paradoxe étant qu’un groupe basé à Madrid et largement intégré par des instrumentistes espagnols se soit spécialisé dans la musique baroque française et ses influences européennes. Alors que la langue française a cessé d’être le véhicule de culture qu’il fut autrefois : Francisco de Goya, Mariano José de Larra, Pérez Galdós, Leopoldo A. Clarín, ou Antonio Machado avaient comme point de référence intellectuelle la langue et la pensée du nord des Pyrénées malgré le trauma des invasions napoléoniennes de 1808. Ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui : la présence de cette langue dans la culture espagnole est devenue extrêmement marginale même si une importante population francophone habite l’Espagne. 

La résurrection d’un répertoire oublié

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Anton Bruckner (1824 - 1896) : Quatuor à cordes en ut mineur WAB 111 – Rondo en ut mineur WAB 208 – Thème et variations en mi bémol majeur pour quatuor à cordes WAB 210 – Friedrich Klose (1862 – 1942) : Quatuor à cordes en mi bémol majeur. Quatuor Diotima. 2024 - Livret en anglais, allemand et français.  85’29’’. Pentatone – PTC 5187 217.

Trois fois Beethoven à Candes Saint-Martin

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Fondé il y a une quinzaine d’années par l’organiste et claveciniste Stéphane Béchy et l’écuyer saumurois Patrice Franchet-d’Espèrey, passionné de musique, le Festival de la Dive Musique s’est donné pour mission de faire rayonner le souvenir de Rabelais dans les alentours du petit village de Seuilly qui l’a vu naître vers 1483. Les concerts, souvent consacrés à l’univers baroque mais pas exclusivement, se donnent de la Touraine à l’Anjou dans des lieux patrimoniaux qui ne manquent pas dans ce pays béni des dieux.

C’est dans la splendide Collégiale de Candes Saint-Martin qu’eût lieu, dimanche 24 août, le concert final, à quelques dizaines de mètres de la maison qu’Henri Dutilleux et sa femme Geneviève Joy possédaient dans ce village de mariniers typique des bords de Loire, mais envahi par les touristes et les motards dès la belle saison. Devenue aujourd’hui une résidence d’artistes par la grâce de ses défunts et généreux propriétaires, la Maison Henri Dutilleux-Joy accueille des musiciens depuis 2021, après une restauration respectueuse de l’histoire de ce village classé. Construite sur les lieux même de la mort de Saint-Martin, la vieille église ruinée fut reconstruite aux XII et XIIIe siècles dans le style du gothique naissant, richement décorée par un splendide bestiaire sculpté et renforcée par des tours de défense après la Guerre de Cent Ans qui ravagea le pays.

Pour ce concert final, c’est la violoniste Stéphanie-Marie Degand et le pianofortiste Daniel Isoir qui vinrent jouer trois sonates pour violon et piano de Ludwig van Beethoven. Concert de haute tenue grâce à la grande complicité unissant les deux interprètes qui donnèrent, dans un autre endroit et la veille du concert, les 10 sonates du corpus en 24 heures.

Pages chambristes à l’heure galante, revisitées par la jeune garde de The WIG Society

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Galant Night Fever. Ernst Eichner (1740-1777) : Quartetto en sol mineur Op.4 no 6. Hans Hinrich Zielche (1741-1802) : Quartetto en si bémol majeur Op. 2a no 5. Johann Franz Xaver Sterkel (1750-1817) : Trio en la majeur Op. 6 no 3. Joseph Haydn (1732-1809) : Quartetto en sol majeur Op. 5 no 2. Vaclav Pichel (1741-1805) : Duetto en ré majeur Op. 18 no 1. Joseph Schmitt (1734-1791) : Quartetto en mi mineur Op. 10 no 6. The WIG Society. Matteo Gemolo, flûte. Conor Gricmanis, violon. Blanca Prieto Acera, violon, alto. Elias Bartholomeus, contrebasse. Lisa Kokwenda Schweiger, clavecin. Octobre 2022. Livret en anglais, français, italien. 63’33’’. Arcana A563

Il Giustino de Vivaldi au Festival d’Innsbruck

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Eva-Maria Sens est devenue en 2024 la première femme directrice artistique des « Innsbrucker Festwochen der Alten Musik » dont Ottavio Dantone est maintenant le responsable musical. Ils poursuivent une brillante trajectoire de redécouverte des trésors de musique ancienne oubliés dans les bibliothèques d’Europe ou d’ailleurs. Mme. Sens était depuis plusieurs années le bras droit de l’ancien directeur, Alessandro De Marchi, qui avait lui-même succédé au charismatique René Jacobs. Son projet s’inscrit dès lors dans la continuité d’un propos qui a ouvert la voie à plusieurs autres initiatives du genre en les regardant comme des parents voient grandir leurs descendants : en 2026 ces semaines festives fêteront leur demi-siècle et peuvent déjà se targuer d‘un palmarès franchement digne d’envie !

Lorsque Vivaldi dévoila à Rome, en 1724, Il Giustino, il avait 46 ans et son nom était une référence européenne dans le firmament musical, mais pas particulièrement dans celui de l’opéra. Il avait fait plusieurs tentatives, qui laisseront dans des archives diverses les traces de plus de cinquante opéras, sans qu’il ait rencontré un véritable succès : les déboires qu’il connut à Vienne à la fin de sa vie par la jalousie ecclésiastique et les commérages concernant ses rapports avec la brillante cantatrice Anna Girò et ses autres anciennes pupilles de l’Ospedale della Pietà vénitien (son fonds de commerce, en définitive) sont révélateurs.

Le livret fut établi par Antonio Maria Lucchini sur un texte précédant de Nicolò Beregan et Pietro Pariati. Si l’on est amateur de trames complexes, de renversements de fortune et de machinations en tout genre, on sera comblé… Pour ma part, je m’abstiendrai d’importuner le lecteur avec un résumé car je suis pratiquement sûr de ne pas réussir une entreprise dont la complexité me dépasse… À ma décharge, je plaiderai pour la difficulté linguistique de l’original italien et celle du sur-titrage allemand, Innsbruck mettant encore à l’épreuve les talents philologiques du public étranger en le privant d’un sur-titrage polyglotte. J’avoue aussi que la diction italienne de la plupart de nos jeunes chanteurs est perfectible : de plus en plus souvent on entend des belles voix, des sons de qualité, tandis que les textes restent en retrait. Nous savons tous qu’il s’agit d’une entreprise quelque peu quichottesque que de servir ce genre de littérature, mais elle a inspiré de tout grands compositeurs, enfin !  Pour situer l’action, disons qu’elle raconte la flamboyante ascension au trône de Byzance du cultivateur Justin après des combats avec un ours, un dragon et des campagnes martiales contre deux prétendants au trône ou au cœur de la belle Arianna. Une histoire déjà connue de l’Antiquité avec, paraît-il, un fondement historique. Vivaldi, pour sa part, aura recyclé pour Il Giustino pas loin de la moitié de la musique d’autres ouvrages. Ou de celle qu’on connaît, car on conserve un manuscrit de 1724 probablement holographe en trois actes, mais les chroniques parlent d’un spectacle romain ayant duré près de six heures avec des ajouts d’autres compositeurs, dont un jeune Domenico Scarlatti. Signe qu’il voulait faire bonne impression au public romain.

Le Kitgut Quartet, tout en sensibilité, nous emmène à Vienne de 1780 à 1814

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Pour son 29e concert, les Musicales de Normandie avaient invité le Kitgut Quartet en l’Église de Barentin (près de Rouen). Il nous a proposé un programme d’œuvres composées à Vienne autour de 1800.

Le Kitgut Quartet a été créé en 2015 par Amandine Beyer, Naaman Sluchin, Josèphe Cottet et Frédéric Baldassare. Ils jouent sur instruments d’époque (ou sur des copies), avec, pour ce concert, des archets classiques, sans pique pour le violoncelliste, sans épaulières pour les autres, et sur cordes en boyau. Leur nom vient d'ailleurs de là : « gut » signifie « boyau », et on parle de « catgut » pour ce que l’on fabrique, tels que fils chirurgicaux ou cordes, pour des raquettes de tennis ou des instruments de musique, avec des boyaux. Ce terme viendrait peut-être de « kitgut », où « kit » désignerait un petit violon de poche. C’est donc ce mot qu’a choisit cette formation.

20 ans du Festival de Rocamadour : une célébration d’éternité musicale

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Sous le thème du « Chemin d’éternité », Rocamadour célèbre, du 15 au 26 août, la 20ᵉ édition de son festival. Haut lieu de spiritualité, si cher à Francis Poulenc, la basilique Saint-Sauveur — avec sa célèbre Vierge noire —, et la Vallée de l’Alzou, en contrebas du sanctuaire, ont déjà vibré au rythme de deux soirées aux visages contrastés : les deuxième et troisième Sonates de Brahms et la transcription pour violon de la Sonate n° 2 pour alto et piano, portées par Renaud Capuçon et Guillaume Bellom, puis, le Requiem de Mozart par l’orchestre Consuelo.

Soirée Brahms au violon et au piano

En ce 16 août brûlant, le thermomètre avait frôlé les 40 degrés. Même à la tombée de la nuit, la basilique Saint-Sauveur, lieu de pèlerinage sur le chemin de Compostelle, gardait une chaleur lourde et vibrante. Dans ce climat étouffant, l’écoute de Brahms se modifie profondément : les murs, baignés d’une acoustique généreuse, amplifient chaque son et imposent aux musiciens une adaptation permanente. Renaud Capuçon, sur son Guarneri del Gesù « Panette » — ce violon légendaire jadis appartenu à Isaac Stern — a dû modeler ses phrasés avec minutie, parfois au prix d’une certaine uniformité. L’intensité dramatique, atténuée par l’espace, cède la place à une fluidité continue, comme un courant d’eau.

À ses côtés, Guillaume Bellom, au piano Bechstein, se fait pilier et contrepoids. Par la densité de ses accords, il cherche à maintenir la tension, à compenser ce que l’acoustique dilue de l’élan brahmsien. Si certains passages perdent leur vigueur, les mouvements lents s’épanouissent au contraire avec une grâce : le chant trouve dans la résonance une couleur d’harmoniques généreuses. Ainsi, l’ « Adagio » de la Troisième Sonate op. 108 déploie toute sa tendresse, s’étirant dans un lyrisme lumineux.