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Un Tristan und Isolde minimaliste au Liceu

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L’origine de la légende autour du chevalier Tristan et ses amours maudits avec la blonde Iseult, promise au roi Marke, remonte probablement à la Perse médiévale et donna lieu en Europe à une série de versions vers le  XIème siècle, et plus tard, celles de Marie de France, de Chrétien de Troyes (citée mais perdue) du poète normand Béroul ou de l’allemand Eilhart von Oberg au XIIème siècle. Et même Joseph Bédier, le prolifique médiéviste en rédigera une vers 1905 dont on trouve les traces dans la symphonie Turangalîla de Messiaen… Wagner s’est inspiré de la version du « minnesänger » Gottfried von Strasbourg, écrite autour de 1210. 

Pour Wagner Tristan fut comme une sorte de parenthèse dans son projet de Tétralogie. Il était secoué par les troubles de ses propres amours adultérines avec Mathilde Wesendonck, dont les « lieder » sur ses poèmes constituent une bonne part de la matière musicale (Träume au second acte, Im Treibhaus au troisième). Il avait rencontré Liszt à Zurich -où habitaient les Wesendonck-  en 1856, présentés par le poète Georg Herrwegh, un révolutionnaire ami de Karl Marx et auteur d’un poème mis en musique peu avant par Liszt :  Ich möchte hingehen, prémonitoire d’amours morbides. Ce « Lied » lisztien contient littéralement le fameux « accord » de septième qui résout vers le haut, brisant les chaînes du contrepoint traditionnel pour ouvrir les chemins du chromatisme et de la dissolution de la tonalité. Wagner s’en appropriera, modifiant le double triton de Liszt (Fa, Si, Ré, Sol #) pour l’adoucir avec une quarte juste (Fa Si, Ré #, Sol #), ce qui permet une double résolution chromatique et constituera, tout le long de l’opéra, le leit-motiv de l’extase amoureuse. Rappelons que Tristan fut dirigé lors de sa création par le chef et élève de Liszt Hans von Bülow, marié alors à Cosima Liszt/von Bülow… que Wagner épousera peu après ! Pour compléter le tableau des amours complexes, Herrwegh aura eu une liaison enflammée avec Marie d’Agoult, mère de Cosima et de Blandine Liszt / Ollivier… les deux filles de Liszt. Wagner reconnaîtra dans une lettre à von Bülow que la musique de Liszt avait transformé sa vision de l’harmonie (musicale, pas conjugale, bien entendu !).

 La petite renarde rusée ouvre la saison du Liceu

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Leoš Janáček a connu, comme compositeur d’opéras, un succès bien plus large que celui de son compatriote Dvořák ou même Smetana : Katja Kabanova, Jenůfa ou La maison des morts sont des noms qu’on voit poindre ici ou là assez fréquemment dans ce petit monde de l’Opéra. Un ouvrage qui nous interpelle comme un chant pour la liberté et la fraternité universelles, pour l’entente des hommes avec la nature et les animaux, tout en étant le premier opéra à traiter un sujet qui évoque une espèce d’ utopie anarchiste, sans préjugés ni lois moralisantes. On dirait que, cette fois-ci, le Liceu a eu une prémonition sur les risques que l’homme prend sur lui-même et sur sa propre survie avec l’escalade de guerres et autres phénomènes climatiques qui nous guettent de toute part aujourd’hui.

Cette production sera la première au Liceu en langue originale, une troupe britannique l’ayant présentée en 2011… en anglais ! Un choix surprenant si l’on tient compte du fait que Janáček construit sa musique instrumentale sur les patrons rythmiques et sur cette habituelle agglutination des consonnes tellement caractéristique de la langue tchèque : les instruments parlent plus qu’ils ne chantent, mettant à mal la vieille rengaine des professeurs : chante avec ton violon / ton violoncelle et cætera ! Bien évidemment, les effusions lyriques sont inévitables -et bienvenues- dans la musique de cette période entre deux siècles et les citations de thèmes folkloriques moraves fréquentes. Mais le discours musical de cet auteur est d’une originalité tellement déconcertante qu’on a du mal à en percevoir son organisation architecturale. C’est évident, en revanche, son talent d’orchestrateur et la fertile imagination qu’il montre pour créer des atmosphères déliquescentes ou lyriques. Et souvent aussi très drôles : les cris d’animaux sont suggérés par des chablons instrumentaux ingénieux et efficaces à foison.