Mots-clé : Robin Adams

Les mille vies d’Emilia M au tourment des siècles et des hommes

par

La production d’Opera Ballet  Vlaanderen de  L’affaire Makropoulos  opéra de Leoš Janáček surprend et subjugue le public de l’opéra de Lille.

Elle s’appelle Emilia Marty dans le temps présent mais l’histoire nous apprendra qu’elle a eu plusieurs vies et plusieurs identités ; Elle est belle et ne le sait que trop ; Diva acclamée et courtisée elle dévore la vie à pleines dents depuis longtemps, trop longtemps même, trois siècles ! La chose un peu surnaturelle s’explique par le fait que son paternel Hieronymus Makropulos alchimiste du 16eme siècle a utilisé sa fille adolescente comme cobaye pour expérimenter un élixir de Jouvence de son invention. La potion magique était destinée à une tête couronnée de l’époque désireuse d’immortalité mais pas téméraire au point d’en courir elle-même le risque…

Le compositeur tchèque Leoš Janáčeks’est emparé, dans les années 1920, de cette histoire, à partir d’une pièce de théâtre futuriste de son compatriote Karel Capek, pour en produire un opéra intitulé  L’affaire Makropoulos  ; opéra que le public Lillois vient de découvrir, surpris et subjugué, dans la mise en scène du Hongrois Kornél Mundruczo.

La scène s’ouvre sur un banc des juges d’une salle d’audience de tribunal derrière lequel une demi-douzaine de personnages entièrement casqués et vêtus de noir, tels des motards anonymes ou des robots, viennent s’asseoir le temps du prologue musical tout en faisant mine de consulter de mystérieux dossiers.

 Le ton est ainsi donné d’emblée de l’ambiance procédurale (une vieille affaire d’héritage contesté et convoité) et de l’étrangeté qui serviront d’écrin au déroulement de l’intrigue.

Wozzeck de haut vol à Gand 

par

Le Wozzeck d’Alban Berg célèbre cette année ses 100 ans ! Un siècle que ce pilier de la modernité ne cesse de nous fasciner par ses ruptures et ses radicalités. Malgré sa place centrale dans l'histoire de la musique, cet opéra n’est pas si souvent proposé au public, ainsi la dernière production dans notre royaume remontait à 2008 à La Monnaie.  C’est donc avec grand intérêt que l”on se rend à cette production d’Opera Ballet Vlaanderen qui sur le papier s'annonçait pour le mieux. 

Il faut commencer cette évocation par la réussite musicale portée par la fosse. Alejo Pérez, directeur musical de la maison officie au pupitre du  Symfonisch Orkest van Opera Ballet Vlaanderen. Sa direction est à la fois tranchante et dramatique, combinant ce qu’il faut de caractère analytique  pour scanner la matière orchestre et ce qui est attendu en matière d'ampleur et d‘impact. Sous la baguette du chef argentin, scherzo, passacaille, marche, largo, valse et autres formes musicales convoquées par Berg s'animent d'une force musicale qui chauffe à blanc les pupitres de la phalange. Si toute la représentation est portée par une force dramaturgique, le troisième acte est foncièrement tellurique. 

Pour la mise en scène, on est heureux de retrouver le Néerlandais Johan Simons. Ce dernier est tout sauf un stakhanoviste de la mise en scène d'opéra, et ses réalisations sont même plutôt rares et toujours de haut vol, apportant des regards neufs sur des oeuvre.  Johan Simons est avant tout un homme de théâtre qui sait tant diriger au mieux ses acteurs et scanner les profondeurs de l’âme des personnages. Wozzeck de Berg peut être le prétexte à tant de délires et d’excès mais avec Johan Simons, on plonge dans l’univers mental du personnage. Le postulat du metteur en scène est de « donner une traduction visuelle à l’espace mental de Wozzeck”. Bien sûr, le héros est dans une dimension parallèle, égaré, perdu dans cet univers de paroxysme de violences. Mais au fil de la représentation, on se questionne sur qui est le plus fou ? Le Docteur, en créature expressionniste totalement hallucinée ? Le Capitaine, sorte de monstre irascible mais si vulnérable ? Le Tambour major, comme un personnage de carnaval, tel un soldat de bois qui s’anime ? Dans ce panorama des figures inquiétantes, même l'idiot clownesque n'apparaît pas plus atteint que les autres. Dès lors, Marie se détache, trop humaine, tentant de survivre au milieu de ses relations exacerbées et marquées par la folie. On notera la présence d’enfants, tout au long de la représentation, spectateurs de la tragédie. Pas de rédemption, pas d’issues pour ces jeunes qui dans la scène de la taverne sont déjà en train de picoler aux côtés des adultes. Dès lors, la scène finale avec le chœur d’enfants n’en a que plus d’impact. 

A Genève, un Saint François d’Assise saisissant

par

Depuis sa création au Palais Garnier le 28 novembre 1983 avec José van Dam, Christiane Eda-Pierre et Kenneth Riegel sous la direction de Seiji Ozawa, le Saint François d’Assise d’Olivier Messiaen n’a connu que de sporadiques reprises de l’ouvrage intégral  à l’Opéra Bastille en décembre 1992 dans une mise en scène de Peter Sellars qui a été présentée ensuite au Festival de Salzbourg de 1998. A la suite de la création américaine à San Francisco en septembre 2002, il a été proposé à la Ruhrtriennale de Bochum, à Paris, Amsterdam, Munich, Madrid, Darmstadt et Bâle.

A Genève, ce monumental ouvrage aurait dû être donné au Grand-Théâtre il y a cinq ans ; mais il avait été annulé à cause de la pandémie du Covid-19. Et c’est donc en ce 11 avril 2024 qu’il y est affiché avec les deux principaux artisans de ce gigantesque projet, le chef d’orchestre Jonathan Nott et l’artiste franco-algérien  Adel Abdessemed, dessinateur, sculpteur et vidéaste qui assume mise en scène, scénographie, costumes et vidéo en collaborant avec Jean Kalman pour les lumières. Pour lui, Saint François d’Assise, c’est une œuvre métaphysique qui exprime un déchirement existentiel et qui voudrait changer le monde par le pouvoir de l’art et le chant des oiseaux, « un combat intérieur entre la grâce et l’homme », comme le disait Messiaen lui-même.