La malédiction des Atrides frappe à Garnier

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Véronique Gens dans le rôle-titre d'Iphigénie en Tauride et Thomas Johannes Mayer (Thoas) © Guergana Damianova / OnP

Depuis 2006 le metteur en scène polonais Warlikowski aurait revu sa mise en scène située dans un hospice de vieilles femmes... en supprimant les déambulateurs. Peut-être - mais le propos reste identique : utiliser l’œuvre pour assouvir ses névroses personnelles (certainement dignes d'intérêt, au demeurant). Nous avions déjà émis de sérieuses réserves lors du concert de louanges qui avait accueilli le Château de Barbe bleue couplé à La voix humaine -principalement en raison de la violence faite à Poulenc et Bartok. Quant à cette Iphigénie, avec ses matelas, ses exhibitions obscènes de vieilles femmes fardées, ses incestes mimés, ses rangées de lavabos, elle avait déjà fait scandale il y a 10 ans. Les zélateurs du metteur en scène « fashionable » seront donc comblés par sa reprise. Seul problème : l'Iphigénie en Tauride de Glück y est purement et simplement sacrifiée. Tout comme les excellents chanteurs qui se tordent et rampent sur le plateau. Il est vrai que le sacrifice est une tradition chez les Atrides. De ce point de vue, le traitement que la mise en scène lui fait subir est fidèle à la tradition grecque ! Meurtre de Glück. Meurtre des voix aussi. Ce qui est inévitable lorsque l'on demande aux attitudes du corps et aux images de cinéma (David Lynch ou Wim Wenders notamment) de tout exprimer au détriment du chant et de la musique. Un comble chez Glück ! Pourtant, on attendait beaucoup de l'Iphigénie de Véronique Gens dont la musicalité et la classe affleurent malgré tout par moments mais dont les moyens sont mis à rude épreuve. Tout comme ceux du jeune et prometteur ténor Stanislas de Barbeyrac (Pylade). Son timbre rond et soyeux s'épanouit merveilleusement dans les demi-teintes mais s'épuise dans l'héroïsme. La tension vocale imposée à ces deux interprètes de grand style les met indéniablement en danger et prive Glück de toute l'émotion dont est gorgée la grande houle mélodique de sa déclamation. Etranger à la stylistique vocale requise, Thomas Johannes Mayer (Thoas) dresse le portrait d'un tyran vociférant dans son fauteuil roulant bien loin de la noble et sombre basse qu'on attend tandis que l'Oreste du canadien Etienne Dupuis qui dispose de remarquables moyens semble constamment en surchauffe, héroïque avant tout, ne dispensant guère le velours d'un timbre que l'on ne peut que deviner. Les rôles secondaires confinés dans la fosse procurent la seule impression musicale heureuse : Adriana Gonzalez (Diane, Premiere prêtresse) Emanuela Pascu (Deuxième prêtresse, une femme grecque) et Thomasz Kumiega ( un scythe, un ministre). Les chœurs, ensevelis eux aussi, restent en retrait. La direction de Bertrand de Billy, face à un orchestre désemparé, peine à livrer une interprétation cohérente de la partition. Les gros ventilateurs qui tournent constamment, à temps et contre-temps, au dessus de la scène se révèlent la pire des inventions anti-musicales (Est-ce délibéré ?). Notons au passage que ces mouvements saccadés et obsessionnels associés aux miroitements des effets scéniques déconseillent formellement le spectacle aux personnes optiquement sensibles. Inutile de préciser que toute transcendance est bannie d'une œuvre où il n'est pourtant question « que » de dieux, de prêtres, de vertu, de fraternité, de générosité et de destin ! Curieux hommage à la mémoire de Gérard Mortier qui avait choisi cette mise en scène, certes, mais il y a une décennie ! A réserver exclusivement aux amateurs du travail de Warlikowski. Pour les amoureux de l'opéra : une soirée à fuir. Bénédicte Palaux Simonnet Iphigénie en Tauride Opéra National de Paris, salle Garnier, le 2 décembre 2016

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