Scènes et Studios

Que se passe-t-il sur les scènes d’Europe ? A l’opéra, au concert, les conférences, les initiatives nouvelles.

René Jacobs fait renaître à Barcelone un Händel délaissé

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Aci, Galatea e Polifemo ? Acis and Galatea ? Cela ressemble à une belle embrouille, car nous avons tous entendu des airs portant ce titre sans savoir qu'ils appartiennent à trois œuvres différentes, composées, en principe, toutes par Händel. En 1708, le compositeur est un fringant jeune homme de 21 ans qui vient de passer plusieurs années dans l'orchestre de l'opéra de Hambourg, où l'on représente des ouvrages à la machinerie théâtrale alambiquée signés par Graupner ou Keiser, et il devait connaître ceux de Telemann. Comme tout artiste digne de ce nom, Händel devait accomplir son voyage initiatique en Italie, où il séjourna de 1706 à 1710. Certains musicologues y voient une étape destinée à lui faire apprendre l'art de l'opéra. Pourtant, à l'écoute de cette cantate-opéra de jeunesse, si riche en trouvailles sonores et dramatiques, il apparaît qu'il en possédait déjà une maîtrise admirable. Dès lors, la commande de la duchesse napolitaine Aurora Sanseverino — duchesse de Laurenzano — d'écrire une cantate ou oratorio scénique, sur un texte composé par son secrétaire, Nicola Giuvo, à l'occasion d'un mariage, lui donna surtout l'opportunité de prouver ses talents. En 1732, déjà à Londres, Händel remanie l'œuvre une première fois pour en proposer une version anglaise sur des textes de John Gay. Il y revient ensuite en 1739 afin d'en élaborer une troisième version, cette fois en deux actes. Le succès rencontré par l'œuvre en Grande-Bretagne entraînera par la suite l'ajout de nouveaux morceaux. Ces interventions successives finiront toutefois par estomper la part attribuable à Händel en tant qu'auteur. Dans la version de 1732, Galatée est un soprano, Acis un ténor et l'on y ajoute le rôle de Damon. On peut supposer que l'attribution du rôle masculin d'Acis à un soprano correspondait à la disponibilité locale de castrats et non à un nouveau paradigme des genres habituels, où les mezzo-soprani jouent plutôt les jeunes garçons.

Die schöne Müllerin à Baden-Baden : un Schubert sous étouffoir

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Le ténor allemand Klaus Florian Vogt donnait en récital, le 13 juin dernier à Baden-Baden, le cycle de lieder de Franz Schubert Die schöne Müllerin (La Belle Meunière), accompagné par l'Ensemble Acht en lieu et place du piano habituel.

La transcription est une vieille et saine habitude de l'histoire de la musique. Mozart, par exemple, arrangea ses concertos pour piano afin d'en faire des quintettes. Elle permet de familiariser le public avec des œuvres de grandes dimensions — opéras de Verdi ou de Haendel, symphonies de Brahms ou de Bruckner — en les réduisant aux dimensions d'un quatuor à cordes ou d'un piano, et, ce faisant, de rendre plus audibles les lignes mélodiques et les architectures ; à l'inverse, lorsqu'il s'agit d'augmenter le nombre d'instrumentistes, comme ici, elle ajoute des couleurs, et donc des atmosphères.

L'octuor tenant autant du quatuor à cordes que du quatuor à vents et de l'orchestre de chambre — autant de genres dans lesquels Schubert excellait —, l'auditeur ne pouvait s'empêcher de songer aux quatuors et aux premières symphonies très mozartiennes et haydniennes du compositeur, et de constater par là même à quel point la transcription de l'arrangeur Andreas N. Tarkmann en est éloignée. Ce n'est pas tant que les vents et les cordes constituant l'octuor manquent de cohésion, bien que cela soit aussi le cas ici : c'est surtout que, contrairement à l'œuvre originale de Schubert, les notes qui sortent des instruments semblent noyées dans la ouate. Elles manquent d'élan, d'emportement, de vie. N'oublions pas que la jeunesse du narrateur — ce compagnon meunier amoureux — est au cœur du cycle, et qu'il faut savoir l'incarner musicalement. Certes, comme dans les pages champêtres de Schubert, les vents évoquent la forêt, les champs, la nature, tandis que les cordes sont plus volontiers vouées à l'expression des sentiments ; mais ni le jeu de l'Ensemble Acht ni la transcription elle-même n'emportent. Rien ne transporte ici comme dans le piano si orchestral de Schubert dans ses lieder, et plus particulièrement dans le piano de ce cycle-là, qui souligne les emportements amoureux, les aspirations profondes et la jeunesse du narrateur.

La Garden Party de la Chapelle Musicale Reine Elisabeth s’ouvre au Domaine musical d’Argenteuil

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Grégor Chapelle, le CEO de la Chapelle nous avait décrit en décembre dernier, peu avant l’entrée en possession du lieu, le domaine d’Argenteuil désormais renommé Domaine Musical d’Argenteuil. Aujourd’hui, alors que la première phase de travaux touche à sa fin, la découverte des lieux réaménages est stupéfiante. Non seulement, la réaffectation des lieux correspond fidèlement au projet annoncé mais le résultat est encore plus beau qu’on ne pouvait l’imaginer.

Désormais le Domaine Musical pourra accueillir des artistes en résidence et héberger certains cours à partir de la rentrée des 15 et 16 septembre selon la triple inspiration qui synthétise ce projet :

-être un véritable centre de vie communautaire avec sa bibliothèque, sa salle d’écoute, ses lieux de concert sa propre cuisine,

-un lieu de travail ses lieux de travail plus consensuels qui puissent associer de front des activités plus mélangées

-un lieu d’inspiration où la pratique musicale s’insinue au sein d’un contact de la nature omniprésente autour des bâtiments.

Ce petit miracle d’affectation, le public pourra le découvrir dimanche prochain à l’occasion de la traditionnelle garden party de la Chapelle qui associera quatre scènes principales : 2 scènes intérieures de la Chapelle (le Studio Reine et le Haas-Steichen Studio) que le public connaît bien, une scène intérieure dans le Domaine d’Argenteuil (le Grand Salon) et le Cercle des fées, une scène extérieure pour le jeune public qui y découvrira deux représentations de « Pierre et le loup » (sur le route) par la Compagnie Artichoke.  Avec autour de cela une foule d’activités variées (maquillage, yoga familial,…). Attention, le site de la Chapelle ne sera ouvert qu’aux personnes disposant d’au moins un billet d’entrée pour une des animations. Le site donne aussi une foule de conseils d’organisation selon les desiderata de chacun. Et comme la météo promet un plein soleil !

Fractales au MIM : cinq musiciens, cinq partitions

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Bruxelles au soleil, un tartare chez Victor (le tartare est à la bouchée à la reine ce que l’américain est au vol-au-vent), en compagnie d’un ami au chien/ours fatigué (j’ai le temps de prendre l’apéro), une hésitation dans l’ascenseur du MIM qui nous double le trajet avant de comprendre que la porte se pousse manuellement, et je m’installe dans la salle du 5ème étage et demi au siège moelleux comme un baba au rhum (un dessert qui n’est pas le mien).

F#3 complète deux épisodes précédents (F#1, qui date des débuts de l’ensemble, et F#2, donné au Festival Images Sonores de 2025), crées par et pour Fractales, le quintette (occasionnellement à géométrie variable) sans chef mais avec électronique, fondé en 2012, nouvelle partition du bruxellois Pierre Slinckx, dont on aime retrouver sur scène Casio(s) et cassettophone(s) – presqu’une marque de fabrique – et ouvre le concert d’après-midi (un horaire confortable) au MIM (un lieu remarquable) – la collection du Musée des Instruments de Musique compte près de 10.000 pièces, rassemblées dans l’ancien magasin Old England (l’avènement du vêtement bourgeois : qualité, coupe et service), un des plus beaux bâtiments Art Nouveau de Bruxelles. Le choix de démarrer par le temps fort du programme, hybride acoustique et électrique (cette fois, le compositeur délaisse sa table de laptop et machine à sons pour un fauteuil dans le public) est une façon de s’immerger sans respirer dans l’univers temporel spécifique de Slinckx, au rythme fait de tissus épais flottants, de troubles pulsatiles, de morcèlements prospères, d’affaissements circonspects – un monde sonore (un détail : les wah-wah tubes) qu’il se bâtit partition après partition, idiosyncrasie mâtinée d’objets en plastique, gris ou verdâtres, en voie d’extinction. Avec F#4, qu’on découvrira à Gand en novembre, l’album est à paraître en 2027 – chic !

A Lausanne, un Rigoletto défiguré par la danse

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Pour achever la saison 2025-2026 de l’Opéra de Lausanne, Claude Cortese, son directeur, reprend la production de Rigoletto que Richard Brunel avait conçue pour l’Opéra de Nancy-Lorraine en juin 2021.

Lorsque lui est demandé pourquoi il a choisi de transposer l’action dans le cadre strict d’une compagnie de ballet, le metteur en scène fait allusion à « cet univers complexe, où tout le monde se surveille, où tout le monde avance masqué, en nous faisant sentir les hiérarchies, les tensions, les séductions, les rivalités, les jalousies, les humiliations… »  Est-ce pour autant  convaincant ? Il faut bien répondre par la négative. Demandant à son décorateur Etienne Pluss de subdiviser la scène en trois parties, il use du plateau tournant pour nous amener dans les coulisses d’un théâtre jouxtant une demeure de jeune fille avec un escalier tortueux amenant à sa chambre à coucher, appuyée contre une paroi donnant sur un studio de danse pour les exercices à la barre. Dans une chorégraphie de Maxime Thomas, six jeunes danseurs s’y préparent, sans se préoccuper d’un Duc de Mantoue, crinière cendrée sur casaque et pantalon noirs imaginés par le costumier Thibaut Vancraenenbroek, non différenciés de cette multitude de loubards arrogants malmenant l’un des leurs qui s’appuie sur une canne à la suite d’une douloureuse entorse. Serait-ce donc ce malheureux Rigoletto que, dans une lettre de décembre 1850, Giuseppe Verdi voulait difforme et ridicule extérieurement, mais intérieurement passionné et plein d’amour ? Il semble aussi peu crédible que la sauvageonne Gilda portant leggings roses sous atroce jupette verte, alors qu’ils sont tous deux chaperonnés par le spectre de sa mère, campée par Agnès Letestu, mythique Danseuse Etoile de l’Opéra de Paris, inoubliable Marguerite Gautier de La Dame aux camélias, Odette/Odile du Lac des Cygnes, ici omniprésente pour réconforter tant son époux éploré que leur enfant.  Sous les éclairages de Laurent Castaingt, la scène de tempête de l’Acte III l’assimilera à Loïe Fuller déployant ses voiles démesurés comme une créature fantomatique annonçant le fatal dénouement. Mais comment ne pas se gausser de cette poubelle sur roulettes contenant un cadavre et véhiculée par un Sparafucile qui n’a pas eu à se salir les mains ?

Face à un pareil salmigondis intello-modernisant, la direction du jeune chef Giulio Cilona, d’origine américano-belge, est un véritable baume, car, à la tête de l’Orchestre de Chambre de Lausanne, il use de la fougue de ses trente ans pour mettre en valeur la géniale orchestration d’un Verdi soucieux de caractériser chacun des tableaux, allant jusqu’à recourir au chœur d’hommes à bouche fermée pour innerver la scène d’orage de modulations étranges.  Préparé par le chef marocain Anass Ismat, le Chœur de l’Opéra de Lausanne fait montre d’une extrême ductilité alliée à une précision tout aussi louable dans les difficiles ensembles qui émaillent l’ouvrage dès le premier tableau.

À Angers, une « Neuvième » entre joie et larmes

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Le dernier concert de l’Orchestre National des Pays de la Loire revêtait un caractère très particulier avec la dernière participation de l’excellent Chœur de l’ONPL sacrifié sur l’autel des économies budgétaires qui, comme souvent, visent d’abord la culture en l’estimant superfétatoire et réservée à une soi-disant élite. Créé en 2005, cet excellent chœur d’amateurs passionnés a fait ses premiers pas avec la Symphonie N° 2, « Résurrection » de Gustav Mahler. Fort de 60 membres environ, le Chœur de l’ONPL se produisait également de manière autonome dans un répertoire a capella et en abordant une grande variété de styles. Dirigé depuis ses débuts par Valérie Fayet, il était arrivé à un très haut niveau de qualité confirmé hier soir encore par sa participation fervente dans la Neuvième Symphonie de Beethoven qui concluait la saison de l’ONPL et la Saison 2 du Festival Beethoven.

Ovationnés par un public très chaleureux jusque dans les couloirs à la fin du concert, les choristes avaient souvent de la peine à retenir leurs larmes après 20 ans passés au service de la musique au plus haut niveau. Fort heureusement, cette tristesse était tempérée par une splendide interprétation de la Neuvième Symphonie sous la baguette enfiévrée de Sascha Goetzel et par l’annonce officielle d’une certaine continuité avec la création du désormais Chœur des Pays de la Loire, toujours dirigé par Valérie Fayet. Ensemble, et plus soudés que jamais, ils se donnent pour mission de perpétuer le son, la cohésion et l’exigence développés depuis des années en s’ancrant avec des chanteurs venus de Nantes, Angers, Saint-Nazaire et Cholet et en développant un partenariat pédagogique fort auprès des lycéennes et lycéens ligériens. Après quelques auditions (avis aux amateurs), il restera à trouver des partenaires, mécènes et donateurs, pour lui permettre de maintenir son haut niveau artistique.

La vision beethovénienne de Sascha Goetzel est entièrement tournée vers la tension, dans une excitation parfois fébrile répondant parfaitement à l’écriture novatrice et au message pressant du chef-d’œuvre de Beethoven. Dès les premières mesures, l’allegro ma non troppo s’élance sabre au clair, d’une manière péremptoire et rapide sans chercher à cultiver le beau son, dans un élan irrésistible qui est venu irriguer toute la conception du chef viennois. A la tête de l’ONPL en grand effectif (14 premiers violons, 10 violoncelles, 8 contrebasses et le reste à l’avenant) le chef traverse cette vaste symphonie à grands traits, brossant une fresque scrutant l’existentialité humaine semée de questions, de doutes, de joie et débouchant sur la perspective d’une paix universelle de plus en plus hypothétique. Placés juste devant le chœur et non sur le devant de la scène, les quatre solistes, Helen Kearns, Eva Zaïcik, Jinxu Xiahou et Benjamin Appl ont vaincu les terribles difficultés imposées par Beethoven dans des registres stratosphériques particulièrement périlleux.

Fin de saison symbolique à Monte-Carlo

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L'Auditorium Rainier III est presque complet. Pour le dernier concert symphonique de la saison, l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo propose le Concerto pour violon de Tchaïkovski et la Neuvième Symphonie de Beethoven — deux piliers du répertoire, deux œuvres que le public connaît par cœur et qu'il vient pourtant réentendre.

Le violoniste Gil Shaham est un familier de la maison depuis ses débuts monégasques, il y a près de trente ans. Son interprétation se tient à l'écart des lectures démonstratives que cette partition appelle souvent. Dès le premier mouvement, il fascine par la finesse de sa musicalité. Tout semble naturel. Il insuffle à la partition une passion à la fois fluide et ardente, dans une complicité évidente avec l'orchestre et le chef Kazuki Yamada. La clarté et la puissance lumineuse qu'il tire de son Stradivarius « Princesse de Polignac » impressionnent. Son, ligne, expressivité, couleur, justesse, maîtrise du rythme : chaque paramètre est pensé. Rien n'est superflu, chaque note trouve sa place.

La Canzonetta est un moment d'émotion contenue. Les silences qu'il installe suspendent le temps. Dans le finale, sa virtuosité se déploie avec une aisance et un panache irrésistibles. Après une longue ovation et plusieurs rappels, il offre en bis une page de Bach, d'une simplicité bouleversante.

Kazuki Yamada referme sa saison avec la Neuvième de Beethoven — œuvre monumentale réunissant près de deux cents musiciens : l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo au grand complet, le Chœur de l'Opéra de Monte-Carlo, le Chœur d'Enfants de l'Académie Rainier III, et quatre solistes : le ténor Maximilian Schmitt à la voix lumineuse, la soprano Mari Eriksmoen, la mezzo-soprano Catriona Morison et le baryton Johannes Weisser.

Le Briefing classique de la semaine

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Chères et chers mélomanes,

Semaine marquée par la disparition de David Hockney, qui rouvre rétrospectivement la question d'un héritage scénographique parmi les plus singuliers du dernier demi-siècle. Au-delà du deuil, une mécanique de nominations à très haute altitude — Munich, Helsinki, Pittsburgh — redessine les organigrammes des grandes maisons lyriques et symphoniques. À Copenhague, Kirill Petrenko transforme le Prix Sonning en geste politique en faveur de l'Ukraine, et à Bruxelles, Flagey dévoile une saison 2026-2027 placée sous le signe de la Première École de Vienne. Tour d'horizon des faits qui ont rythmé nos scènes et nos studios, glanés du côté de nos confrères de Pizzicato, Scherzo, The Violin Channel, Slipped Disc et Gramophone, sans oublier notre propre Journal Crescendo.

À la une : David Hockney, le peintre qui voyait l'opéra en couleurs

L'artiste britannique David Hockney s'est éteint paisiblement à son domicile londonien le 11 juin 2026, à 88 ans, un mois avant son quatre-vingt-neuvième anniversaire. La nouvelle, confirmée le lendemain par son agente Erica Bolton, prend dans le monde lyrique une résonance particulière : Hockney aura mené, en parallèle de sa carrière de peintre, une seconde vie d'opera designer parmi les plus marquantes de son temps — onze productions entre 1975 et 1992, de Glyndebourne au Metropolitan Opera, en passant par le Royal Opera House et le Los Angeles Music Center Opera. Tout commence en 1966 au Royal Court Theatre londonien avec Ubu Roi d'Alfred Jarry. Suivront, à Glyndebourne, The Rake's Progress (1975) — esthétique de gravure vivante en hommage direct à Hogarth — et La Flûte enchantée (1978), où il déploie un imaginaire mêlant Égypte ancienne, Renaissance italienne et paysages méditerranéens. La Tate annonçait pour 2027, à l'occasion de ce qui aurait été ses quatre-vingt-dix ans, un dispositif immersif au Turbine Hall de Tate Modern entièrement consacré à ses décors d'opéra, en amont d'une rétrospective au Tate Britain. Notre Journal revient en détail sur cette double carrière et ses zones les plus singulières.

Le tricentenaire d'un absent : pourquoi Delalande reste l'angle mort de la redécouverte baroque

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Trois cents ans après la mort de Michel-Richard Delalande, le surnom de « Lully latin » lui colle toujours à la peau. C'est précisément le problème.

On célèbre cette année les trois cents ans de la mort d'un grand maître de la musique française. On les célèbre avec mesure. À la Chapelle royale de Versailles, un seul concert porte explicitement l'étiquette commémorative : un Te Deum couplé à celui de Charpentier, programmé le 12 novembre 2026. Du côté du disque, une seule nouveauté véritable — le Miserere enregistré par Hervé Niquet et Le Concert Spirituel chez Alpha, partagé d'affiche avec les Leçons de Ténèbres de Couperin et les Répons de Charpentier. À cela s'ajoute une réédition majeure, celle des grands motets par Paul Colleaux et La Grande Écurie chez Warner Classics — opportune mais patrimoniale, c'est-à-dire sans risque. Hors Versailles, le silence est presque complet : la reprise de la pastorale L'Amour fléchi par la constance par l'ensemble Arion à Montréal en mai 2026, premier enregistrement mondial de cette œuvre profane, fait à peu près exception. Le Centre de musique baroque de Versailles publie pour l'occasion six éditions critiques d'œuvres de Lalande et déploie un programme national auprès des conservatoires français — travail patrimonial substantiel, mais d'une visibilité par nature limitée.

Voilà à quoi ressemble, empiriquement, un tricentenaire poli. Puis 2027 arrivera, et Delalande retournera là où il était depuis quarante ans : dans le second cercle de la redécouverte baroque française. Connu des spécialistes, honoré des programmateurs, jamais véritablement intégré. Pas comme Lully, pas comme Charpentier, pas comme Rameau, pas comme Couperin, pas même comme Marin Marais que le cinéma a popularisé d'un coup en 1991.

Le constat mérite qu'on s'y arrête. Pourquoi Delalande, dont la qualité musicale ne fait pas débat, dont la position historique fut éminente, dont le catalogue est documenté et édité — pourquoi Delalande échoue-t-il, encore, à entrer dans le canon vivant ? Cinq obstacles, qui ne sont pas indépendants les uns des autres.

La malédiction du surnom

D'abord ce sobriquet : « Lully latin ». La formule est de Colin de Blamont, son élève et son successeur, et la musicologie ne s'en est jamais débarrassée. Elle est pourtant piégée. Elle définit Delalande par rapport à un autre et le place en position de continuateur — version sacrée du fondateur de l'opéra français. Charpentier, lui, fut le rival déclaré de Lully ; il existe par opposition, donc autonome. Delalande est le successeur silencieux : il continue, il ne rompt pas. Reprise routinière, cette épithète occulte ce que Delalande apporte précisément en propre — les solos instrumentaux concertants, l'écriture orchestrale d'une finesse harmonique sans équivalent chez Lully, l'attention quasi madrigalesque au texte. Tant que la critique ne dira pas ce qu'il y a de proprement delalandien dans Delalande, le surnom continuera de le maintenir en sujétion.

Une biographie sans drame

La redécouverte baroque a fonctionné, en grande partie, par récits. Lully a son immigration italienne, ses intrigues de cour, son bâton de chef qui le tue. Charpentier a sa formation chez Carissimi, sa marginalité, sa résurrection tardive et son Te Deum devenu indicatif d'Eurovision. Marin Marais a Tous les matins du monde. Rameau a son éclosion à cinquante ans et la Querelle des Bouffons. Chacun de ces compositeurs offre une prise narrative, un moment cinématographique, une anecdote qui circule.

Delalande n'a rien de tout cela. Quinzième enfant d'un tailleur des Halles, choriste à Saint-Germain-l'Auxerrois, organiste de paroisse, sous-maître de la Chapelle royale par concours en 1683, surintendant de la Musique de la Chambre en 1689, seul titulaire des quatre quartiers en 1714, mort à Versailles en 1726. Une trajectoire ascensionnelle, lisse, cohérente. Pas une rupture, pas une crise, pas un exil. Les deuils familiaux — ses deux filles musiciennes emportées par la petite vérole en 1711, son épouse Anne Rebel en 1722 — sont poignants mais privés, sans portée publique. La biographie la plus courtisane qu'on puisse rêver, et pour cette raison même la plus inutilisable médiatiquement. On ne fait pas de film de Delalande.

Une intense Traviata à l'Opéra Bastille

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Il y a quelque chose de cruel et de froid dans l'histoire de Violetta Valéry. La reprise de la mise en scène de La Traviata par l'Australien Simon Stone, sept ans après sa création à l'Opéra Garnier, cette fois dans la rude architecture de la salle Bastille, fait crûment ressortir cet aspect qui reste souvent latent.

La densité du travail scénique, son adéquation à l'œuvre, la direction orchestrale de Marta Gardolińska, aiguisée comme une lame à l'image de l'interprète principale, Aida Garifullina, vont dans la même direction. Mécanique impitoyable où l'écran rend le regard captif et transforme l'image en mensonge. Les yeux fermés, en gros plan, Violetta soulève ses paupières au début de chaque acte : ils disent déjà qu'elle ne trouvera sa vérité qu'au prix d'une douloureuse traversée des apparences, d'un dépouillement (acte II), puis d'une fuite où nul ne pourra la secourir. Jusqu'au cri ultime de l'agonie-naissance : « Gioia ! »

La rigueur des emboîtements visuels, leur rotation inexorable, exacerbent, s'il est possible, la splendeur musicale. La tendresse, la volupté, la douceur, les couleurs chatoyantes de la partition se déploient au fur et à mesure que l'espace se vide, portant l'émotion à son acmé.

Verdi souhaitait une svelte Traviata. Aida Garifullina, qui fut une mémorable « Fille des neiges » (Snégourotchka) sur la même scène, met sa plastique parfaite, jointe à une grande aisance scénique, au service d'un chant percutant. Le legato impeccable, les aigus fulgurants, comme le timbre marmoréen, donnent au personnage un caractère de courage et de droiture bienvenu.