20 ans du Festival de Rocamadour : une célébration d’éternité musicale

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Sous le thème du « Chemin d’éternité », Rocamadour célèbre, du 15 au 26 août, la 20ᵉ édition de son festival. Haut lieu de spiritualité, si cher à Francis Poulenc, la basilique Saint-Sauveur — avec sa célèbre Vierge noire —, et la Vallée de l’Alzou, en contrebas du sanctuaire, ont déjà vibré au rythme de deux soirées aux visages contrastés : les deuxième et troisième Sonates de Brahms et la transcription pour violon de la Sonate n° 2 pour alto et piano, portées par Renaud Capuçon et Guillaume Bellom, puis, le Requiem de Mozart par l’orchestre Consuelo.

Soirée Brahms au violon et au piano

En ce 16 août brûlant, le thermomètre avait frôlé les 40 degrés. Même à la tombée de la nuit, la basilique Saint-Sauveur, lieu de pèlerinage sur le chemin de Compostelle, gardait une chaleur lourde et vibrante. Dans ce climat étouffant, l’écoute de Brahms se modifie profondément : les murs, baignés d’une acoustique généreuse, amplifient chaque son et imposent aux musiciens une adaptation permanente. Renaud Capuçon, sur son Guarneri del Gesù « Panette » — ce violon légendaire jadis appartenu à Isaac Stern — a dû modeler ses phrasés avec minutie, parfois au prix d’une certaine uniformité. L’intensité dramatique, atténuée par l’espace, cède la place à une fluidité continue, comme un courant d’eau.

À ses côtés, Guillaume Bellom, au piano Bechstein, se fait pilier et contrepoids. Par la densité de ses accords, il cherche à maintenir la tension, à compenser ce que l’acoustique dilue de l’élan brahmsien. Si certains passages perdent leur vigueur, les mouvements lents s’épanouissent au contraire avec une grâce : le chant trouve dans la résonance une couleur d’harmoniques généreuses. Ainsi, l’ « Adagio » de la Troisième Sonate op. 108 déploie toute sa tendresse, s’étirant dans un lyrisme lumineux.

En bis, les artistes ont offert la Sicilienne de Maria Theresia von Paradis (1759-1824), miniature délicate aux effluves de salon. Ce moment de grâce simple et élégante a conclu la soirée dans un climat d’apaisement.

Concert anniversaire : Beethoven et Mozart au pied de la cité

Le lendemain, 17 août, la Vallée de l’Alzou, surplombée par la cité médiévale accrochée aux rochers, accueillait la soirée anniversaire. Le programme associait deux chefs-d’œuvre : la Septième Symphonie de Beethoven et le Requiem de Mozart. Le lieu, cette fois rafraîchi après la fournaise de la veille, offrait une respiration bienvenue.

L’Orchestre Consuelo poursuivait l’intégrale des Symphonies de Beethoven qu’il a entamée l’an dernier. Le plein air impose sa règle : la sonorisation, nécessaire pour embrasser l’espace, modifie l’équilibre et estompe certaines subtilités. Mais le concert s’adresse avant tout à un public large, venu partager l’émotion, souvent en famille, dans un cadre d’exception. Comme le souligne Emmeran Rollin, directeur général et artistique du Festival : « Certaines personnes qui ont découvert la musique classique dans la Vallée reviennent ensuite à la Basilique pour écouter dans un cadre plus propice, et nous en sommes heureux ! »

Dans Beethoven, les instruments à vent naturels projètent avec éclat, trouvant un relief particulier dans ce contexte ouvert, tandis que les cordes, plus effacées, cèdent parfois en intensité. L’ensemble demeure pourtant vif, porté par la fougue dansante et juvénile de cette symphonie.

Pour la seconde partie, le chœur de l’Orfeón Donostiarra de Saint-Sébastien, préparé par José Antonio Sáinz Alfaro, rejoignait l’orchestre pour le Requiem de Mozart. Il faudra s’installer dans les derniers rangs, pour bénéficier d'un meilleur équilibre qu’offre la sonorisation entre masses chorales et pupitres orchestraux. Là, les voix solistes portent avec clarté, alors ques les premiers rangs, n’ayant pas suffisamment de recule face aux amplificateurs, les sons sont plus bruts voire rudes.

Lauranne Oliva, soprano au timbre riche et lumineux, Paul Figuier, contre-ténor délicat et sensible, Enguerrand de Hys, ténor à la projection affirmée et droite, et Nicolas Broosmans, basse profonde et sombre, forment un quatuor aux couleurs contrastées mais parfaitement harmonieux.

À la direction, Victor Julien-Laferrière privilégie des tempos fluides, une ligne claire et recueillie, loin de l’excès dramatique de certaines lectures quasi opératiques. Les vents ressortent avec naturel, les cordes restent en retrait, et les timbales, parfois trop mises en avant par la sonorisation, accentuaient certains passages. Qu’importe : dans l’ensemble, la soirée fut splendide, et le Requiem, dans ce haut lieu spirituel, a laissé un beau souvenir d’été aux auditeurs.

Moments d’orgue quotidiens : l’ascension d’Alma Bettencourt

Chaque midi, du 18 au 26 août, la basilique Saint-Sauveur résonne sous les doigts d’Alma Bettencourt. À 20 ans, l’organiste est une étoile en ascension. Élève d’Olivier Latry et de Thomas Ospital au CNSM de Paris, elle a obtenu en 2023 sa Licence d’interprétation d’orgue. Elle poursuit parallèlement des études de piano auprès d’Emmanuel Strosser et Cécile Hugonnard-Roche et s’apprête à rejoindre Radio France en résidence pour trois ans à partir de septembre prochain.

Après sa première audition du 18 août, la jeune artiste confiait avec spontanéité : « Je ne sais pas encore quelles œuvres je vais jouer demain et les jours suivants, je pense que les idées viendront au fur et à mesure ! » Ce jour-là, elle avait choisi les Pièces d’orgue en sol majeur BWV 572 de Bach, le Prélude et fugue en mi mineur BWV 533 du même compositeur, et, en interlude, Melodia de Max Reger. En une demi-heure, elle fit découvrir toute la palette de l’instrument conçu par Jean Daldosso et inauguré en 2013. Dans Bach, elle a su conjuguer rigueur et lumière, architecture et souplesse, donnant à l’écriture contrapuntique une fermeté limpide. Dans Reger, elle révèle une expressivité subtile, douce et chromatique, qui trouve dans l’acoustique ample de la basilique un écrin idéal. La générosité de la résonance, contraignante pour d’autres répertoires, devient ici un allié précieux, sublimant les jeux de l’orgue et affirmant la maturité musicale d’une interprète déjà singulière.

Concerts des 16, 17 et 18 août, Basilique Saint-Sauveur de Rocamadour et Vallée de l’Alzou.

Victoria Okada

Crédit photographique : Renaud Capuçon et Guillaume Bellom & Orchestre Consuelo © François Le Guen ; Alma Bettencourt © Céline Nieszawer

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