Le Kitgut Quartet, tout en sensibilité, nous emmène à Vienne de 1780 à 1814
Pour son 29e concert, les Musicales de Normandie avaient invité le Kitgut Quartet en l’Église de Barentin (près de Rouen). Il nous a proposé un programme d’œuvres composées à Vienne autour de 1800.
Le Kitgut Quartet a été créé en 2015 par Amandine Beyer, Naaman Sluchin, Josèphe Cottet et Frédéric Baldassare. Ils jouent sur instruments d’époque (ou sur des copies), avec, pour ce concert, des archets classiques, sans pique pour le violoncelliste, sans épaulières pour les autres, et sur cordes en boyau. Leur nom vient d'ailleurs de là : « gut » signifie « boyau », et on parle de « catgut » pour ce que l’on fabrique, tels que fils chirurgicaux ou cordes, pour des raquettes de tennis ou des instruments de musique, avec des boyaux. Ce terme viendrait peut-être de « kitgut », où « kit » désignerait un petit violon de poche. C’est donc ce mot qu’a choisit cette formation.
Le concert commençait par le Quatuor à cordes n° 7 en ré majeur, D. 94, composé par Franz Schubert en 1814, donc à l’âge de dix-sept ans. Certes, nous sommes encore loin de ses derniers quatuors, qui sont de véritables chefs-d’œuvre. Le compositeur aurait même dit à son frère, quelques années plus tard : « Il n’y a rien là-dedans ». Même si on n’y trouve, en effet, aucun des traits de génie du Quartettsatz, de Rosamonde, de La Jeune Fille et la Mort ou du Sol majeur de 1826, il y a déjà cette sensibilité propre à Schubert, que rendent magnifiquement, avec leur soyeuse sonorité, les musiciens du Kitgut Quartet, à commencer par Amandine Beyer et son jeu d’une tendresse toute schubertienne, qui frappe dès le début de l’Allegro. À noter que le second violon, Naaman Sluchin, n’est pas à côté d’elle, mais en face, ce qui permet, notamment dans les passages où ils sont à l’octave (et qui sont fort réussis), une intéressante spatialisation du son. Dans l’Andante, Amandine Beyer impressionne par sa palette de nuances piano, qui semble infinie (au risque, parfois, d’être très légèrement en retrait sur le plan sonore – du côté où nous étions en tout cas). Leur Menuetto fait le plein d’élégance viennoise, et ils jouent le Presto avec un mélange de mordant et de naturel qui fait mouche.
Ce n’était pas prévu, mais ils avaient envie de le jouer, alors, comme nous l’a expliqué Amandine Beyer, dans l’une de ses interventions éclairantes et pleines d’humour, ils l’ont ajouté : le Quatuor à cordes en sol majeur, op. 33 n° 5, écrit par Joseph Haydn en 1781, et surnommé « Comment allez-vous ? », en raison de cette drôle de question qui semble posée, sans avoir de réponse, dans le Vivace introductif. Le Kitgut Quartet lui donne vie avec une spontanéité entraînante. La partie de premier violon du Largo e cantabile est d’une richesse inouïe, et Amandine Beyer s’y transforme en chanteuse, tout en intimité (parfois trop, au regard des bariolages très présents du second violon). Comme dans l’ensemble de ce cycle Opus 33, dont c’est l’une des caractéristiques, le Scherzo est plein d’humour, que le Kitgut Quartet a le goût de ne pas surjouer. Quant à l’Allegretto final, d’après les interprètes il serait une forlane. Ils n’en accentuent pas le caractère rustique, mais au contraire lui donnent une certaine noblesse. Sa forme, en variations, permet à chaque instrumentiste de briller tour à tour. C’est donc l’occasion pour nous de citer ceux qui ne l’ont pas encore été : Josèphe Cottet, toujours très juste musicalement, et qui varie judicieusement la puissance de sa sonorité, à l’alto ; et Frédéric Baldassare, qui soutient l’ensemble d’une présence qui ne faiblit jamais, sans jamais tomber dans l’automatisme, au violoncelle.
Suivait, tel qu’indiqué dans le programme de salle, la Fugue n° 4 en forme de quatuor en la mineur, qui fait partie d’un recueil composé vers 1780 par Johann Georg Albrechtsberger (que l’on trouve également sous le titre de « Six quatuors en fugues, à deux violons, taille & basse »). C’est l’op. 2 de ce compositeur autrichien bien oublié de nos jours, mais très en vue à son époque (il était l’ami de Mozart et de Haydn, et avait été le professeur de Beethoven). Il s’agit en réalité de cette forme alors de moins en moins en vogue « Prélude et Fugue ». Le Kitgut Quartet, par un travail que l’on imagine poussé sur la justesse et les équilibres, rend pleinement les belles harmonies de la première partie, ainsi que la complexité d’écriture de la seconde, laquelle reste toujours très vivante et lisible (sans pour autant tomber dans l’explication de texte).
Le programme se terminait par un retour à Joseph Haydn, avec son sensiblement plus tardif (1793) Quatuor à cordes en ré majeur, op. 71 n° 2. Dans le premier mouvement, nous restons en terrain familier par rapport à ce que nous venons d’entendre : l’écriture, avec ses motifs qui passent d’un instrument à l’autre, rappelle la fugue, mais en accéléré. Le Kitgut Quartet y excelle. On y retrouve toute la vitalité de Haydn... et aussi sa virtuosité, avec quelques passages fort acrobatiques pour le premier violon ! L’Adagio cantabile est bouleversant, et les musiciens, parce qu’ils le vivent de l’intérieur, en transmettent toute l’intensité. Le contraste avec la bonne humeur du Menuetto, qu’ils prennent un plaisir visible à jouer, est aussi saisissant que bienfaisant. Quant à l’Allegretto, avec sa coda pleine d’énergie, il conclut joyeusement une soirée d’une grande richesse. Heureux Viennois qui ont pu, en seulement trente-quatre années, assister à l’éclosion de toute cette musique !
En bis, la première des Cinq danses allemandes, D. 89 de Schubert : irrésistible, comme toutes les courtes danses de ce compositeur, qui s’y entendait comme personne dans ces « petites » pièces.
Et comme le public insiste, le Kitgut Quartet rejoue le Largo e cantabile du Quatuor sol majeur, op. 33 n° 5 de Haydn. L’équilibre est meilleur que la première fois, et le talent de chanteuse-violoniste d’Amandine Beyer peut s’épanouir dans toute sa plénitude.
Barentin, Église, 19 août 2025
Pierre Carrive
Crédits photographiques : Eduardus Lee