Deux portraits de Binchois, par Le Miroir de Musique et Les Alizés
Loyal Souvenir. Gilles Binchois (c1400-1460), œuvres sacrées, chansons, intabulations. Le Miroir de musique. Grace Newcombe, soprano, harpe, orgue gothiques. Dorothea Jakob, soprano. Sabine Lutzenberger, Tessa Roos, mezzo-soprano. Ivo Haun de Oliveira, Jacob Lawrence, ténor. Cyprien Sadek, baryton. Claire Piganiol, harpe gothique. Elizabeth Rumsey, vielle, viola d’arco. Aliénor Wolteche, vielle. Silke Schulze, bombarde, flûte, tabor. Marc Lewon, guiterne, luth. Rui Stähelin, luth. Henry van Engen, trompette à coulisse. Baptiste Romain, vielle, rebec, cornemuse, direction. 2024. Livret en anglais, français, allemand ; paroles en langue originale et traduction trilingue. 74’14’’. Ricercar RIC 473
Adieu Ma Doulce. Gilles Binchois (c1400-1460) : Adieu ma doulce. Amours merchi. Triste plaisir. Joyeux penser et souvenir. Deuil angoysseux. Je loe amors. En regardant. Bien puist. Adieu mon amoureux joye. Ma dame que j’ayme. Adieu, jusques je vous revoye. Amoreux suy. Les tres doulx yeux. Qui veut mesdire. Ensemble Les Alizés. Clémence Comte, flûte à bec, direction. Capucine Keller, voix. Liam Fennelly, Myriam Ropars, vielle. Nolwenn Le Guern, vielle, rebec. Angélique Mauillon, harpe médiévale. Étienne Demange, percussion. 2025. Livret en anglais, français ; paroles en langue originale et traduction en anglais. 59’58’’. Et’Cetera KTC 1836
L’actualité rapproche ces deux parutions consacrées à Binchois qui, s’il s’invite souvent dans la discographie de la Renaissance à la Cour de Bourgogne, se voit rarement consacré un plein album. On rappellera l’hétéroclite anthologie de René Clemencic (Musique en Wallonie, décembre 1979), et « L’Argument de Beauté » autour de polyphonies sacrées, par l’ensemble Discantus de Brigitte Lesne (Aeon, février 2009). Parmi les témoignages où Binchois se mêle à son contemporain Guillaume Dufay, on mentionnera le mémorable CD de la troupe éponyme menée par Dominique Vellard (Harmonic Records, 1987), et le vigoureux « Champion des Dames » de Continens Paradisi, articulé autour de la poésie féministe de Martin Le Franc (Ricercar, novembre 2002).
Œuvres sacrées (motets, mouvements de messe) échantillonnant différents types de traitement polyphonique, mais aussi ballades, rondeaux, réductions pour clavier, archets ou consort : le portrait d’une heure et quart concocté par Baptiste Romain couvre les multiples aspects de la production de Binchois. Un aperçu d’autant varié que l’interprétation reflète « une diversité de pratiques en incluant des formations a cappella et mixtes ainsi que des versions purement instrumentales des chansons » précise la notice. Les bas instruments viennent accompagner le chant, ou sont entendus en soliste.
On succombera au Redeuntes in re, pincé à la harpe gothique. Trois pièces sont présentées à l’orgue, et exquisément ciselées par Grace Newcombe : Qui vult messite, Adyeu ma tres belle, Geloymors ; cette dernière (« Je Loe amors ») est alternativement exécutée sur un duo rebec et vièle. Triste plaisir apparaît ici sous une forme de basse-danse, rythmée par Étienne Demange, mixée en contrefactum avec une chanson d’un collègue de Binchois, Pierre Fontaine. D’inspiration religieuse ou séculière, la lyrique de Binchois exposée par Le Miroir de musique est ici unie par le même raffinement, la même ferveur, qu’orientait le Sanctus liminaire.

Plus brève d’un quart d’heure, la proposition de l’ensemble Les Alizés se cantonne au visage profane, et déploie un effectif plus congru, limité à une seule chanteuse. Parmi la soixantaine de chansons attribuées à Binchois, le programme partage quatre pièces avec le florilège chez Ricercar : Triste plaisir sous sa forme vocale, Je Loe amors, Adieu, jusques je vous revoye, Qui veust mesdire sous leur parure instrumentale. Deuil angoysseux, complainte de veuvage signée de l’érudite Christine de Pizan (1364-1431), est ici abordé dans une intabulation du Buxheimer Orgelbuch puis chanté par Capucine Keller. Plus restreint que Le Miroir de musique, l’instrumentarium se concentre sur les cordes frottées, la harpe, la flûte à bec. Que scande une percussion efficace mais non insistante (Bien puist).
Cet écrin souligne la veine mélodique et porte l’attention sur le contenu poétique. Esthétiquement, le parcours défend une ligne cohérente, et séduit par ses atours sereins, sans renoncer à explorer la palette d’affects (Triste plaisir), sans rechigner à s’empresser quand le texte le suggère (En regardant vostre tres doulx maintien). Dédié à Johannes Ciconia (1370-1412) chez le label Ligia, le précédent album de l’équipe autour de Clémence Comte augurait d’une telle réussite. Une captation naturelle et agréablement réverbérée, respectueuse des timbres et des volumes, contribue à l’évidence de ce récital. Lequel expose avec un goût châtié ces tardifs avatars médiévaux de la rhétorique courtoise, rappelant de quelle délicate manière le compositeur hennuyer et sa « contenance » fut plus conservateur que transgressif.
Christophe Steyne
Ricercar = Son : 9 – Livret : 8,5 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 9,5
Et’Cetera = Son : 9,5 – Livret : 8,5 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 9,5