Ostinato et décadence : études de style par Mona Hartmann à l’orgue de Papenburg

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Chaconne 1927. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Chaconne pour violon en ré mineur BWV 1004 (arrgmt Arno Landmann). Healey Willan (1880-1968) : Introduction, Passacaglia and Fugue en mi bémol mineur. Johann Nepomuk David (1895-1977) : Chaconne en la mineur. Karl Höller (1907-1987) : Ciacona Op. 54. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Passacaille de l’opéra Lady Macbeth de Mtsensk. Mona Hartmann, orgue Walcker de l’église St. Antonius de Papenburg. Livret en allemand, anglais. Mai 2024. SACD 69’17’’. Aeolus AE-11451

En 1927, la firme Walcker érigeait dans la Hans-Sachs-Haus de Geisenkirchen un orgue qui en 2008 fut évincé lors de la rénovation de cette salle de concert. Cet historique instrument de presque cent jeux sur quatre claviers trouva une seconde vie dans l’église St. Antonius de Papenburg, où il fut installé et restauré en 2019, sans tuyaux apparents mais abrités derrière un buffet lamellé favorisant la propagation acoustique. À la console : une talentueuse artiste russe nous livre un convaincant portrait de cette tribune, et un parcours cohérent, remarquablement conçu.

Car le SACD rassemble une série d’œuvres sur basse obstinée, principalement austro-allemandes, contemporaines de cet orgue et relevant de son esthétique sonore. L’arrangement de Bach par Arno Landmann date exactement de 1927, justifiant le titre de l’album. Écrite la même année, la Chaconne de Johann NepomukDavid reçoit ici une exécution suave, dont le symphonisme cossu tend certes à matelasser les ingrédients précurseurs de l’Orgelbewegung : les moites atmosphères tendent à dilater le relief et dissiper la clarté des anches et mixtures. Étape la plus tardive du programme, la Ciacona de Karl Höller (1949) se drape aussi dans des atours postromantiques qui en édulcorent le modernisme vers une allusivité symboliste. Au demeurant, cette imagerie ciselée, hédonique et vaporeuse trouverait son pendant dans la période dorée de Gustav Klimt.

Achevé en 1916 en réaction à l’opus 127 de Max Reger, Introduction, Passacaglia and Fugue de Healey Willan rivalise en termes de vaste architecture et d’expression majestueuse. Ken Cowan laissa plusieurs enregistrements de ce triptyque du compositeur canadien, dont une spectaculaire lecture sur le Wurlitzer de la Sanfilippo Residence de Barrington Hills (OHS, juin 2002). Plénitude des fonds, profondeur des 32’, puissance sans ostentation : se permettant ce qu’il faut d’emphase, Mona Hartmann échafaude une grandiose alternative, d’une douceâtre fantasmagorie, magnifiée par une chaleureuse captation (une paire de micros Neumann vintage à tubes Telefunken contribue à cette opulence).

Courtisant eux-aussi l’ancienne forme sur ostinato, un CD de James Vivian (à la Temple Church de Londres, JAV, août 2004) et un DVD de John Robinson (à la cathédrale de Canterbury, Priory, mai 2010) accueillaient la Passacaille de l’opéra Lady Macbeth : un intermède orchestral (Acte II) arrangé par Chostakovitch lui-même. On ne s’étonnera pas que la jeune organiste moscovite ait choisi d’inviter son compatriote. Par un pathos intelligemment stylisé, qui s’extirpe du dégoût sans résister à s’y abîmer, Mona Hartmann exprime combien la résilience de l’héroïne après l’empoisonnement de son beau-père est torturée par une prémonition tragique. Ce tableau aux amères résonances psychologiques conclut significativement les ambivalences, thématiques comme interprétatives, d’un album partagé entre luxe décadent et expressionnisme larvé. L’iconographie Jugenstil de la couverture du digipack ne pouvait mieux planter le décor.

Christophe Steyne

Son : 9 – Livret : 9 – Répertoire : 8-10 – Interprétation : 9

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