Just Classik Festival à Troyes : la musique de chambre en partage
Il y a huit ans, la violoniste Camille Vasseur et l’altiste Manuel Vioque-Judde lançaient à Troyes le Just Classik Festival, entièrement dédié à la musique de chambre. Ce qui n’était au départ qu’un week-end s’est transformé au fil des éditions en un rendez-vous de quinze jours, combinant concerts, actions pédagogiques et rencontres culturelles. Nous avons suivi les deux derniers « grands concerts ».
Un festival solidement enraciné dans son territoire
Le festival s’organise autour de plusieurs formats : les « Grands concerts » de musique de chambre, donnés en soirée le week-end ; « Aube’Session », qui associe la visite d’un lieu patrimonial à un concert ; les « Concert expresso », de courtes prestations dans des espaces culturels comme les musées ou la médiathèque ; ou encore « Découverte d’instrument », présentée par les musiciens eux-mêmes. À cela s’ajoutent des baby concerts, des masterclasses, des répétitions ouvertes, sans oublier « Just Talk classique », des rencontres où l’on discute musique confortablement installé dans un canapé. Et ce n’est pas tout : le festival investit aussi écoles, prisons, hôpitaux ou centres de primo-arrivants. Cette diversité de propositions donne à chacun la chance d’approcher la musique classique dans un cadre accueillant et sans intimidation, dans des environnements qui lui sont familiers. Les horaires, pensés pour commencer à 18h ou 19h30, rendent les soirées accessibles à tous, tout en laissant la nuit libre.
Un public curieux et fidèle
Ce positionnement particulier permet aussi aux musiciens d’oser des programmes ambitieux, parfois expérimentaux : les spectateurs se montrent aussi enthousiastes pour une œuvre rare et audacieuse que pour une pièce du grand répertoire. Après huit années d’inventivité, le pari est gagné : le public est nombreux, mêlant générations et profils variés, et l’ambiance dans la salle reste chaleureuse. Si le format actuel semble trouver un bel équilibre, les organisateurs réfléchissent déjà au 10e anniversaire, pour bâtir un programme toujours plus inventif.

Deux derniers « grands concerts », du quatuor à l’octuor
Au centre du concert du samedi 27 septembre se trouvait le Quintette à cordes « Cieux inconnus » d’Einojuhani Rautavaara. Composée en 1997, l’œuvre en quatre mouvements se distingue par une fluidité constante, tant dans la ligne mélodique que dans la structure rythmique. Même dans les passages animés, on perçoit une lame de fond stable, une tension continue qui s’élève sans cesse vers la lumière. Les quatre mouvements, similaires par leur caractère mais profondément distincts dans leur expression, révèlent le génie du compositeur : à la fin, la pièce rompt la linéarité initiale dans des notes répétées et des cordes frémissantes, comme un frisson d’émotion suspendu.
Le quintette était précédé du quatuor à cordes Langsamer Satz de Webern, œuvre pleinement post-romantique, et du Sextuor à cordes n° 2 de Brahms, expression irrésistible de l’amour du compositeur pour Agathe von Siebold. Un fil romantique reliait ainsi ces trois partitions, admirablement interprétées par Manon Galy, Christel Lee, Rosanne Philippens (violons), Hélène Clément, Manuel Vioque-Judde (altos), Ivan Karizna et Aurélien Pascal (violoncelles). Malgré l’acoustique très sèche du Théâtre de la Madeleine, qui tend parfois à rendre les violons un peu criards, l’ensemble a su préserver l’élan lyrique et la profondeur émotionnelle de ce programme d’une rare cohérence.
Un feu d’artifice pour clôturer
Le lendemain, le dernier concert affichait un programme tout aussi original, passant du Sextuor à cordes de Capriccio op. 85 de Richard Strauss au Quintette à deux altos n° 2 op. 87 de Mendelssohn, puis aux Cinq pièces pour quatuor d’Erwin Schulhoff, avant de s’achever sur l’Octuor de Max Bruch. Camille Vasseur au violon et Édouard Macarez à la contrebasse rejoignaient la scène décorée de dizaines d’origamis en forme d’oiseaux dessinant les initiales J, C, F du festival.
Dans la continuité du concert de la veille, le programme explorait des formations allant de quatre à huit instruments, mettant en lumière la richesse de timbres et de couleurs qu’elles permettent. La complicité des musiciens était évidente : regards échangés, sourires spontanés, une écoute mutuelle qui se traduisait en une entente musicale tangible. La tendresse rêveuse du Sextuor de Strauss laissait place aux contrastes expressifs et d’une grande cohérence de Mendelssohn. Après l’entracte, Schulhoff apportait une bouffée d’air ludique avec sa suite de miniatures aux styles bigarrés — valse viennoise, sérénade, inspiration tchèque, tango, tarentelle —, jouées avec une joie communicative. Enfin, l’Octuor de Bruch achevait le festival sur une note éblouissante, porté par l’énergie juvénile d’un compositeur pourtant presque octogénaire, et magnifié par l’ardeur des interprètes.
Une promesse renouvelée
Ces deux soirées, riches en découvertes et en émotions, rappellent ce qu’est la musique de chambre dans son essence : un art de l’échange, du partage et de la proximité. Et elles laissent déjà naître l’attente fébrile de la prochaine édition, qui s’annonce tout aussi riche et cionviviale.
Concerts des 27 et 28 septembre, Théâtre de la Madeleine à Troyes
Victoria Okada
Crédit photographique : Philippe Rappeneau