Malcolm Sargent et Adrian Boult, baguettes à l’anglaise 

par

Sir Adrian Boult. The Warner Classics Edition. The Mono recordings  1920-1957 on HMV, Pye Nixa et Parlophone. 1920-1957. Livret en allemand, anglais et français. 36 CD Warner Classics.5021732584984 

Malcolm Sargent – Complete Decca Recordings. 1945-1960. Livret en anglais. 15 CD Decca Eloquence. 4845636

Hasard des parutions, deux coffrets nous parviennent mettant en avant deux legs de deux chefs britanniques d'importance qui ont marqué le XXe siècle musical : Malcolm Sargent (1895-1967) et Adrian Boult (1889-1983). Ces deux artistes contemporains aux caractères bien trempés présentent des similitudes de parcours et des répertoires croisés tout en partageant des différences. Sans refaire des biographies exhaustives, nous les abordons à travers un regard croisé sur certains aspects de leurs carrières et avec en toile de fond les deux coffrets Decca Eloquence et Warner.  

Deux hommes et deux styles

D’un côté Adrian Boult, grand et droit  avec une prestance d’officier supérieur et de l’autre Malcolm Sargent, toujours impeccablement habillé dans ses costumes élégants avec son éternel œillet à la boutonnière et son sourire ravageur. Les deux n'étaient pas commodes, si Boult était capable de colères homériques lors des répétitions, Sargent n'était pas en reste, se créant des inimitiés en premier lieu chez certains musiciens envers lesquels il n'était pas franchement consensuel. Personnage entier, Sargent ne donnait pas dans le compromis avec les tutelles, se créant ainsi d'innombrables inimitiés lors de son mandat à la tête de l’Orchestre symphonique de la BBC (1950-1957) auprès duquel il avait succédé à Boult (1930-1950). 

Les deux hommes étaient des chefs issus d’une conception technique du XIXe siècle où le chef est avant tout un faiseur de musique garant de la probité morale de l’interprétation. La technique de bâton, animée par les bras, guide les musiciens avec précision ;  point de contorsions du corps et de mimiques hystériques de visages. La gestique de Boult, animée avec un bâton à la taille qui semble de nos jours démesurée (la diminution de la taille des baguettes des chefs depuis près de 100 ans mériterait une analyse à bien des points de vue et pas qu’artistiques…), est épurée au possible, portée à un niveau ascétique impressionnant. D’ailleurs Boult n’avait que mépris pour les chefs “farceurs de cirque”, qui utilisaient leur corps à des fins égotiques.   

Les deux hommes n’étaient en rien des ennemis se jugeant comme des concurrents. Ils se suivirent à plusieurs postes : aux Ballets russes, aux  Robert Mayer Concerts for Children ou au BBC Symphony Orchestra. Adrian Boult recommanda Malcolm Sargent pour l'obtention d’un poste de maître de conférence au Royal College of Music.  Mais Boult déclara à propos de son cadet qu’il était  « un homme polyvalent », mais ajoutait : « Il n'a jamais développé son potentiel, pourtant énorme, simplement parce qu'il ne réfléchissait pas suffisamment à la musique ; il ne se souciait jamais d'améliorer une interprétation réussie. Il était trop intéressé par d'autres choses et pas assez déterminé à propos de la musique.” 

Si Sargent fit une très belle carrière avec des ramifications en Australie ou en Amérique du Sud et même aux USA, Boult fit une carrière un cran au-dessus, dirigeant des plus grands orchestres du monde, faisant des tournées triomphales, y compris en URSS. A propos de cette dernière, Boult, peu porté sur les valeurs communistes aurait préféré renoncer, mais les Soviétiques ne voulaient pas d’un autre chef au point de menacer de faire capoter la tournée du London Philharmonic Orchestra. La tournée fut un immense succès et le chef et sa femme furent même invités aux 50 ans de Chostakovich.  

La musique chorale, comme ADN commun

Boult et Sargent, dans la droite ligne de l'école anglaise, ont été façonnés par la musique chorale et vocale. Boult a fait ses premières armes au Westminster School et au Christ Church d’Oxford, dont les chœurs d'enfants étaient réputés. Plus tard, il chante dans des festivals de chant choral, comme le Reading and Leeds Festivals.  Ce dernier est un lieu de rencontre de tous les compositeurs britanniques et le jeune homme y fait connaissance des noms qui comptent (et il peut même observer le légendaire Arthur Nikisch, le plus grand chef de son époque diriger).  De 1928 à 1931, il assure la direction du Bach Choir.

De son côté, Sargent apprend l’orgue dont il sera un interprète émérite et estimé. Mais à 13 ans, il rejoint la troupe d’amateurs d’opéras de sa ville de Stamford, où il fait ses débuts dans The Mikado de Gilbert and Sullivan, œuvre qu’il va l’accompagner tout au long de sa carrière. Un an plus tard, il fait ses débuts de chefs remplaçant le titulaire indisponible. Organiste à Leicester, il est actif à la direction de troupes d’amateurs et sociétés musicales chorales. La direction de chœur fut l’une des hautes compétences de Sargent, de 1928 à sa mort, soit pendant près de 40 ans, il fut le directeur musical de la Royal Choral Society après l’avoir été auprès de la Huddersfield Choral Society et de la Liverpool Welsh Choral Society.  Sa notoriété se basait, entre autres, sur son aptitude à embrasser les grandes fresques chorales à commencer évidemment par le Messie de Haendel. Avec un humour tout britannique,  il déclarait  que sa carrière était basée sur « les deux M – le Messie et le Mikado ».  Toscanini considérait par ailleurs Sargent comme le meilleur chef de chœur du monde. 

La passion de la musique contemporaine 

Dans une droite ligne des chefs anglais, Sargent et Boult furent de grands défenseurs des compositeurs de leur temps, qu’ils  soient britanniques ou non car la dévotion intense de ces deux chefs à la musique anglaise (avec d’innombrables créations) masque parfois leur rôle dans la diffusion des partitions d’autres compositeurs internationaux.   

On notera que les deux chefs ont dirigé l’orchestre de la compagnie des Ballets russes de Diaghilev, à une dizaine d’années d’intervalle, les confrontant à un large panel de partitions, souvent très exigeantes au regard des standards de l'époque et des capacités techniques des instrumentistes.  

Chef du  BBC  Symphony Orchestra, Adrian Boult  programme les  Variations op. 31 d'Arnold Schoenberg et la première britannique de Wozzeck d'Alban Berg et il invite Anton Webern à diriger ses œuvres.  Mahlérien de la première heure, il  dirige la Symphonie n°9 de Mahler, dès 1931, ce qui alors était une grande rareté et donna, en 1947, la création anglaise de la Symphonie n°3.    

De son côté Sargent est le chef d’orchestre d’une série de concerts financés par le riche industriel et mécène des arts Samuel Courtauld. Les concerts Courtauld-Sargent s'envisagent riants comme des séries sur abonnements destinés à faire découvrir la musique aux plus grands nombres. Mais Sargent ne se contentait pas du grand répertoire et il programmait des premières d'œuvres de Honegger, Kodály, Martinů, Prokofiev, Szymanowski ou encore Walton. Passionné de musique chorale, il donne des premières mondiales, dont celle de la cantate  Belshazzar's Feast  de Walton, alors considérée par les musiciens comme redoutablement difficile.  

Les deux chefs d’orchestre, outre la musique de leur pays, avaient une passion pour la musique de Sibelius que Sargent ira même jusqu’à enregistrer avec les Wiener Philharmoniker alors que ce n’étaient pas franchement leur répertoire.  

Musiciens et engagés 

Autant Boult que Sargent furent des musiciens engagés dans leur temps, mettant les mains dans le cambouis, Malcolm Sargent, aurait pu accepter une belle proposition de la radiodiffusion australienne quand la Seconde Guerre mondiale éclata. Il revint au Royaume-Uni et fut très actif dans l’organisation de concerts pour soutenir le moral national, il fut même un des animateurs de l'émission “The Brains Trust” du BBC Home Service. Homme aux nerfs d’acier, il fit preuve d’une froide assurance toute britannique quand un bombardement perturba un concert avec la Symphonie n°7 de Beethoven pendant lequel il arrêta l’orchestra pour faire savoir au public qu'ils étaient plus en sécurité à l’intérieur de la salle qu’à l’extérieur, avant de reprendre le concert. Quand, en 1961, le Royal Philharmonic Orchestra fut en danger de mort suite au décès de son fondateur Sir Thomas Beecham, Malcolm Sargent, se démena pour sauver l’orchestre. 

De son côté, Adrian Boult remet en selle l’autre orchestre fondé par le même Beecham, le London Philharmonic, y compris en finançant de sa poche la survie de l’orchestre auquel il redonna visibilité et qu’il parvient à faire signer chez Decca. 

Boult fut aussi un pédagogue émérite de la direction d’orchestre, titulaire de la classe au Royal College of Music de Londres, qu'il a dirigée de 1919 à 1930. Il hissa cette classe à un niveau d'exigence et de développement alors inconnus, qui fit école à travers toute la Grande-Bretagne.  Tout au long de sa vie, il revint à l'enseignement, donnant des conseils à de nombreux jeunes chefs, dont Colin David, James Loughran, Richard Hickox ou Vernon Handley.  

Deux coffrets

Le coffret Decca Eloquence nous présente en 16 CD, le legs de “Fast Harry”, comme il fut surnommé sans que l'origine de ce surnom fût tracée au fil de multiples versions. On retrouve des albums enregistrés entre 1945 et 1960, que ce soit dans de grandes symphonies du répertoire de Haydn, Beethoven, Tchaïkovski, Schubert) ; des dans accompagnements de concertos de Mendelssohn, Tchaikovsky (2 fois avec Ruggiero Ricci), Dvořák, Bartók, Rawstorne ; de la musique anglaise symphonique (Purcell, Holst, Elgar) ainsi que de la musique chorale et lyrique avec d’inévitables Haendel et du Gilbert & Sullivan (l’intégrale de The Yeomen of the Guard, et des extraits de ses grands succès pour un album titré “Gilbert & Sullivan Spectacular).

Pour ces albums, le chef officie avec des orchestres londoniens, principalement le London Symphony Orchestra et le Royal Philharmonic Orchestra.  Connu pour la rapidité de ses tempos, Sargent est ici plutôt mesuré. Ses Symphonies n°4 et n°5 de Beethoven ou sa Symphonie n°4 de Tchaïkovski sont très controlées, bien menées dans leur construction, elles se caractérisent par une certaine distance que l'on peut considérer comme un manque d’influx. Cependant la gestion de la construction et  ce refus du spectaculaire sont intéressants dans l'approche de ces œuvres. On retrouve ce ton mesuré dans les Planètes de Holst et les Variations Enigma d’Elgar qui ont connu des lectures plus démonstratives, mais là encore, la clarté des lignes et la finesse du trait sont essentielles. C’est dans l’accompagnement de concertos que Sargent se révèle le plus intéressant par l’écoute qu’il réserve aux solistes et l’influx donné à l'orchestre. Que de soit dans le classicisme du Concerto pour violon de Mendelssohn (avec la fabuleuse Ida Haendel) ou la modernité acérée du Concerto pour violon n°2 de  Bartók (avec Max Rostal). Si l’on passe rapidement sur les pages de Haendel, au ton évidemment suranné, on peut se délecter des œuvres de Gilbert & Sullivan avec cet humour si britannique et ce sens du théâtre exemplaire. Enfin, un dernier album nous permet de découvrir Sargent présenter les instruments de l’orchestre, on savoure son intonation classieuse, à l’image de la cover qui le présente, comme il était toujours, d’une élégance impeccable avec un œillet à la boutonnière. 

Chez Warner, on retrouve Boult pour un premier coffret de ses enregistrements s'étendant entre 1927 et 1957 pour HMV, Parlophone mais aussi le plus modeste label Pye Nixa, désormais tous sont dans l’escarcelle de Warner. Le chef-d'œuvre fut très vite un fervent des studios d’enregistrement et il préférait même travailler sans public. Il laisse donc une discographie assez colossale qui traverse le temps, puisque le vénérable chef fit son dernier enregistrement en 1978, aux balbutiements de l'ère de l’enregistrement  numérique. 

Dans tous les cas, ce plantureux coffret nous offre de nombreux regards sur le chef. Bien évidemment, 78 tours obligent, on retrouve de nombreuses courtes pièces réalisées pour les faces des disques. On retrouve aussi des accompagnements de concertos légendaires, comme les Brahms avec Schnabel et Backhaus ou Elgar avec Casals. 

Au fur et à mesure, dans le grand répertoire, on découvre un chef au contrôle absolu, privilégiant de dialogue et l'équilibre à la pugnacité à l’image de l'intégrale des symphonies de Brahms  avec le Philharmonic Promenade Orchestra, émanation du London Philharmonic. Tout est clair et lumineux d’un Brahms au soleil méridional avec une Symphonie n°3, apollinienne avec une finale en nerf et dégraissée qui claque comme un fouet  ou ces ouvertures de Mendelssohn, presque aristocratiques, et une Symphonie “écossaise” à la haute noblesse. La leçon de ces lectures du grand répertoire est une optique jamais épaisse basée sur la logique de l'architecture des partitions, c’est indubitablement une conception moderne de l’art  du chef loin de l’école romantique issue du XIXe siècle. Cependant, l’art de Boult se fait plus nerveux que celui de Sargent.  On aime  également la classe des ouvertures de Von Suppé, ce n’est pas le torrent de virtuosité d’un Solti (Decca) ou l'opulence sonore d’un Mehta (Sony), mais c’est plaisant.

Trait d’union au fil des époques documentées par ce coffret, la musique anglaise est à thésauriser avec Elgar :  une solaire Symphonie n°1 d’Elgar et  une pugnace Symphonie n°2 sans perdre de vue des Variations Enigma magistrales de couleurs et de tons. Du Walton aussi avec un grandiose avec un Belshazzar’s Feast et du Vaughan Williams avec un large panel : du pittoresque Fantasia on Greensleeves, au rare A Song of Thanksgiving en passant par l’inévitable Lark Ascending

Mais ce qui nous séduit le plus, c’est les enregistrements de musique de Jean Sibelius avec un large panorama des grands poèmes symphoniques auquel Boult confère une puissance évocatrice portée par une baguette équilibrée et attentive aux nuances.  Il y a certes, plus buriné, plus virtuose orchestralement, mais il faut admirer cet art qui laisse parler la musique, comme si le compositeur murmurait à notre oreille.  Au même niveau, on place un couplage cordes de Bartók  avec la redoutable Musique pour cordes, percussions et célesta et le Divertimento. Le chef n’est jamais sec et distant, au contraire, rigoureux et patient, il construit une interprétation évocatrice qui donne plus moderne qu’avec des baguettes plus démonstratives, rarement Bartók aura semblé si humain et proche. 

Dès lors, deux coffrets intéressants, sans doute pas indispensables dans leur ensemble, mais qui rendent justice à ces deux grands artistes

Note globale : Sargent (8) / Boult (9)

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