À Genève, Frank Martin prophète en sa ville
Ville de culture et de mécènes généreux, la ville natale du grand compositeur suisse lui rend un vibrant hommage sous la direction artistique de son compatriote, le chef d’orchestre Thierry Fischer qui revient périodiquement dans sa ville en marge de sa brillante carrière internationale. Disciple de Nikolaus Harnoncourt et de Claudio Abbado, Thierry Fischer a d’abord été flûte solo de l’Orchestre de Chambre d’Europe avant de prendre son envol comme chef d’orchestre. Directeur musical de l’Orchestre National du Pays de Galles, puis de l’Orchestre symphonique d’Utah, il occupe actuellement la même fonction à la tête de l’Orchestre symphonique d’Etat de São Paulo au Brésil. Son amour pour la musique de Frank Martin l’a conduit à diriger presque toutes les œuvres instrumentales et vocales du compositeur en concert et de les enregistrer au disque pour Deutsche Grammophon, Dinemec et Hyperion.
C’est à l’occasion des 50 ans de la disparition de Frank Martin que Thierry Fischer a lancé la folle idée d’une quasi intégrale des œuvres du compositeur genevois s’étalant sur trois saisons sous sa direction artistique. Produite par l’Association L’Odyssée Frank Martin, elle se terminera par une production très attendue de son opéra La Tempête en 2026. Diverses personnalités et institutions musicales de la ville participent à cette vaste entreprise qui a pu voir le jour en grande partie grâce au mécénat privé.
Il est étonnant qu’un compositeur d’une telle envergure reste si peu connu du grand public alors que son nom devrait figurer au panthéon des grands compositeurs du XXe siècle grâce à un message musical d’une rare intensité. Composé en 1942 en pleine Seconde Guerre mondiale, son vaste cycle de lieder, Der Cornet, est une des pierres angulaires de son abondant catalogue. Il fallait sans doute une certaine dose de provocation à un compositeur suisse romand de langue française pour oser mettre en musique un long poème en allemand durant les années les plus noires du siècle dernier. C’est que cette histoire d’amour et de mort sur fond de guerre entre l’Empire d’Autriche contre l’Empire ottoman au 17e siècle contée par un Rainer Maria Rilke de 21 ans trouve des connotations évidentes avec la situation européenne de l’époque. L’oeuvre fut créée en 1945 à Bâle sous la direction de Paul Sacher, son commanditaire.
A la tête de l’excellent Orchestre Frank Martin, formé pour l’occasion par des musiciens issus de plusieurs phalanges de Suisse Romande, Thierry Fischer a créé un écrin musical d’une sensibilité envoûtante à la mezzo-soprano allemande Stefanie Iranyi qui s’est proprement incarnée dans ce beau et long poème qu’elle interpréta d’une manière particulièrement saisissante. Sa voix ample et veloutée a su parfaitement se modeler selon les 23 tableautins subtilement mis en musique par Frank Martin, dans lesquelles elle est à la fois la témointe, la narratrice et l’actrice des différentes situations.
Le traducteur Alexandre Pateau a réalisé un remarquable travail philologique en offrant spécialement pour cette occasion une nouvelle adaptation française reproduisant magistralement les raffinements poétiques du texte de Rilke. C’est à un autre Genevois bien connu, le comédien Gilles Privat, ancien sociétaire de la Comédie Française, qu’il appartenait de lire avec une belle humanité cette nouvelle traduction entre chaque Lied, rendant ainsi l’histoire plus proche du public très attentif venu applaudir ce chef-d’œuvre au Temple de Saint-Gervais.
Ce mémorable concert se terminait par une saisissante interprétation du sublime adagietto de la 5e Symphonie de Gustav Mahler, exactement contemporain du poème de Rilke, comme pour libérer toute la tension du poème et de la musique de Frank Martin par une envolée d’un lyrisme à la fois contenu et intense. L’idée était certes audacieuse mais parfaitement convaincante.
Genève, Temple de Saint-Gervais, 15 octobre 2025
François Hudry
Crédits photographiques : Alexandre Favez