Edition Vivaldi, volume 73 : une sérénade nuptiale pour la maison royale de France
Antonio Vivaldi (1678-1741) : La Gloria e Imeneo, sérénade pour soprano, alto, cordes et basse continue RV 687 ; Concerto pour cordes en fa majeur RV 138. Teresa Iervolino, mezzo soprano ; Carlo Vistoli, contre ténor ; Abchordis Ensemble, direction Andrea Buccarella. 2024. Notice en français, en anglais, en italien et en allemand. Textes insérés avec traductions française et anglaise. 52’ 40’’. Naïve OP8877.
Entamé il y a plus de vingt ans, en 2001, l’ambitieux projet de l’Édition Vivaldi (enregistrer près de 450 ouvrages, pour la plupart inconnus et provenant des archives de la Bibliothèque nationale universitaire de Turin) file bon train : voici le 73e volume, dans la série consacrée aux « Opere teatrali ». La sérénade La Gloria e Imeneo date de 1725, période au cours de laquelle Vivaldi est au faîte de sa gloire : Les Quatre Saisons sont publiées à Amsterdam cette année-là. Il s’agit ici d’une commande de Jacques-Vincent Languet, comte de Gergy (1667-1734), ambassadeur de France à Venise depuis 1721. Languet fera office de mécène, avec d’autres commandes, dont un Te Deum perdu.
Les noces de Louis XV avec Marie Leszczynska sont célébrées à Versailles le 5 septembre 1725. Sept jours plus tard, dans les jardins vénitiens de l’ambassade de France, le Palazzo Rizzo Patarol, elles sont saluées de façon fastueuse dans un mélange de gastronomie et de musique. Pour l’occasion, Vivaldi compose une sérénade à deux personnages : Gloria, qui symbolise les attributs du roi de France, en fait les éloges et salue son bonheur, sa prospérité et sa future descendance, et Imeneo, dieu du mariage. Ces figures allégoriques sont traitées de façon égalitaire, leur discours se complétant : cinq airs pour Gloria, quatre pour Imeneo, et deux duos, dont le superbe air final. Vivaldi, peut-être par manque de temps, a repris cinq airs d’opéras antérieurs, détaillés dans la notice de Cesare Fertonani, et a réduit son effectif aux archets et à la basse continue. Ce qui n’enlève rien à une partition vive et expressive, élégante et raffinée (l’aria Al seren d’amica calma de Gloria est un modèle du genre), dont l’approche équilibrée relève de l’esprit théâtral. Pas de trace dans le manuscrit de la Sinfonia introductive, qui est ici remplacée par le Concerto pour cordes RV 138 de 1720, un peu plus de quatre minutes, certes charmantes, mais vite oubliées une fois que les voix s’installent.
Par le passé, avec the King’s Consort, Robert King avait, pour Hypérion en 2002, fait le choix de deux voix féminines (Hilary Summers et Carolyn Sampson). En 2017, pour Ligia, l’option s’était portée sur deux voix masculines (Robert Expert et Jean Nirouët), avec l’Ensemble Jean-Marie Leclerc. Ici, le duo mezzo soprano/contre ténor fonctionne idéalement, les voix, qui peaufinent les nuances verbales, s’harmonisant parfaitement.
Dans ce contexte, les cordes investies de l’ensemble suisse Abchordis, auxquelles Andrea Buccarella confère des tempos enlevés, signent des plages de vivacité, mais aussi de douceur et de tendresse. Elles offrent aux deux solistes vocaux un terreau fécond. Dès lors, Teresa Iervolino (°1989) peut laisser les couleurs agiles de sa voix ombragée de mezzo se couler dans des airs qu’elle exploite à merveille : Alle amene, franche arene, qui salue l’arrivée de l’épouse au début de la sérénade, Godi pur ch’il caro sposo, qui souligne la gloire du bien-aimé, ou Al seren d’amica calma, où est exaltée « la grâce d’un cœur aimant /Dans le calme serein ». Sa prestation est remarquable. Celle du contre-ténor Carlo Vistoli (°1987) l’est tout autant. La beauté de son timbre, empreint de mesure, fait de ses interventions des moments très expressifs ; en témoignent l’air Scherzeran sempre d’intorno, qui fait briller « un tendre et pur amour », et, plus encore, le charismatique et sensuel Care pupille (Beaux yeux que j’adore). Le duo final, In braccio de’ contenti, dans l’allégresse des cœurs, est en parfaite situation avec l’événement nuptial célébré : il rayonne de charme. Un partenariat de grande classe, qui installe cette version tout en haut de la discographie de la sérénade.
Son : 9 Notice : 10 Répertoire : 10 Interprétation : 10
Jean Lacroix