Aller au musée pour sortir du musée

par

« Orlando » de Haendel, créé à Londres en 1733, est une œuvre magnifique… dans sa partition et ses airs. Son livret, lui, nous confronte aux états d’âme de différents personnages qui aiment et ne sont pas aimés, ont aimé et n’aiment plus, ont cru aimer ou être aimés. Des sentiments exacerbés qui sont justement le meilleur des tremplins pour de grands épanchements vocaux de tendresse, de désillusion, d’amertume, de colère, de folie. Mais, le genre oblige, des airs qu’on ne peut pas rater dans la mesure où ils sont « da capo », ce qui, pour faire bref, signifie qu’on les entend, certes autrement ornementés, trois fois. De plus, il ne se passe pas vraiment grand-chose sur le plateau.

C’est donc musicalement et vocalement très beau, magnifique, sublime, envoûtant.

Au Grand Théâtre de Luxembourg, les spectateurs n’ont pu que se réjouir de l’accomplissement et de l’exaltation de cette splendeur musicale et vocale grâce à la prestation de Christophe Rousset et de ses Talens Lyriques. Bonheur d’écoute. Grâce aussi à la belle distribution réunie, si convaincante déjà alors que nous l’avons découverte lors d’une générale programmée la veille de la première : Katarina Bradic-Orlando, Mélissa Petit-Angelica, Rose Naggar-Tremblay-Medoro, Michèle Bréant-Dorinda et Olivier Gourdy-Zoroastro.

Mais...

 Mais – et on me permettra d’être un peu iconoclaste – cette merveille-là est belle comme les chefs-d’œuvre réunis dans un musée. On vient contempler des plénitudes artistiques. Cela réjouit évidemment les connaisseurs, qui n’ont pas besoin « d’animation » pour être attentifs et heureux. Mais cela peut en dérouter d’autres.

Certains metteurs en scène décident alors de dynamiser, de dynamiter tout cela, et ils le font dans des mises en scène qui réveillent l’attention, qui surprennent, qui provoquent, mais qui souvent ne vont pas beaucoup plus loin en fait que cette surprise, que cette provocation.

Et c’est pourquoi j’ai beaucoup apprécié la proposition de Jeanne Desoubeaux, qui a décidé d’aller au musée pour sortir du musée !

Elle a en effet imaginé que tout se joue dans les salles d’un musée, après la fermeture. A la fin d’une visite scolaire, quatre enfants se laissent enfermer dans les lieux. Un rêve que beaucoup d’entre nous ont déjà fait ! Les toiles vont s’animer. Des personnages vont sortir des tableaux. Ce sont ceux de l’« Orlando », qui vont revivre leur histoire, non pas donc à la montagne ou en forêt comme le prévoyait le livret initial, mais dans le huis-clos muséal.

Cela m’a paru tout à fait pertinent. D’abord – et je l’écris en souriant – pour répondre au besoin de faire sortir le patrimoine de ses cadres. Mais surtout parce que la présence des enfants a une pertinence non seulement visuelle, mais aussi dramaturgique : ces petits sont en quelque sorte les protagonistes tels qu’ils étaient dans leur enfance, avant d’être emportés par les déferlements de la vie adulte. Comment passe-t-on de l’innocence à pareils déploiements de soi-même ? Ils sont aussi comme un savoureux contrepoint ironique à ce qui se joue : « doubles » des « grands », ils les imitent, ils les parodient, ils les singent. Ou tout simplement, pendant les grands éclats, ils jouent à leurs jeux d’enfants.

Grâce aux costumes inventifs et si joliment colorés d’Alex Costantino et aux lumières de Thomas Coux dit Castille, dans des décors aux si beaux mouvements de Cécile Trémolières, l’œuvre en est régénérée.  

Cette approche a notamment séduit, le soir de générale, une classe d’élèves âgés d’une dizaine d'années – si bien préparés comme de coutume par leur infatigable institutrice et venus assister à la première partie de la représentation. Les enfants sur le plateau leur sont apparus comme leurs représentants, comme leurs ambassadeurs. Et c’est ainsi qu’ils ont vécu, et bien vécu, un « opera seria » de Haendel.

Grand Théâtre de Luxembourg, 13 novembre 2025

Crédit photographique : Thomas Amouroux

Stéphane Gilbart

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.