Les grâces de Mozart et de Bizet, de Mitsuko Uchida et de Klaus Mäkelä

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La plus grande partie du public venait sans doute pour écouter la grande, très grande Mitsuko Uchida. D’autant qu’elle jouait un Concerto de Mozart, compositeur qu’elle incarne comme personne. Elle avait choisi le N° 17, en sol majeur, de 1784, le premier d’une série de onze chefs-d’œuvre absolus, que l’on peut considérer comme la quintessence du génie de Mozart. Deux autres œuvres, d’époques très différentes, étaient au programme de ce concert de l’Orchestre de Paris dirigé par son directeur musical Klaus Mäkelä : la création française de Hell Mountain d’Anders Hillborg (créé en 2024), et la Symphonie en ut majeur de Georges Bizet, un véritable bijou écrit en 1855, alors qu’il avait tout juste dix-sept ans, et qui, d’une certaine manière, fait écho au Mozart entendu en première partie. Disons-le ici, pour ne pas y revenir : la pièce centrale ne dégageait pas le même éblouissement.

Mitsuko Uchida et le Dix-Septième Concerto de Mozart, donc. Dans son excellent enregistrement de 1992, avec l'English Chamber Orchestra et Jeffrey Tate, Mitsuko Uchida a eu la très pertinente idée de le faire précéder par le Quintette pour piano et vents. Outre qu'ils sont exactement contemporains, leur écoute successive agit comme un exhausteur de goût pour ce qui fait la saveur si particulière des œuvres concertantes de Mozart : les dialogues entre le piano et les vents.

Une fois n’est pas coutume, le concert commençait directement par le concerto. Mitsuko Uchida entre, radieuse. L’émotion du public est palpable. Le Concerto N° 17, qui n’est pas parmi les plus souvent joués, est précisément l’un des plus radieux. La tonalité, sol majeur, qui a été décrite par Christian Friedrich Daniel Schubart comme « propice à l’expression [ ... ] de toute passion sereine et assouvie, d’un tendre remerciement au sein d’une amitié sincère ou d’un amour fidèle – en un mot, chaque mouvement doux et paisible du cœur », n’est pas si fréquente chez Mozart. Dans ses œuvres majeures, nous ne voyons guère que le Concerto pour violon N° 3 qui soit en sol majeur.

Avant même que ne commence l’Allegro, nous sentons la complicité entre la soliste, le chef et l’orchestre. Assez vite, nous pouvons même parler d’osmose, tant l’écoute et la complicité entre tous sont éclatants. Les cordes, en effectif moyen (16 violons, 6 altos, 4 violoncelles et 3 contrebasses) sonnent avec légèreté. Les bois s’emparent de cette musique, qui les gâte bien, avec délice (citons notamment Giorgio Mandolesi au basson, qui fait vivre chaque note comme si sa vie en dépendait !). Quant à Mitsuko Uchida, son jeu est d’une telle évidence que les mots sont presque difficiles à trouver.

Dans l’Andante, elle trouve des nuances extrêmement douces, mais jamais désincarnées. Jean Cocteau a dit : « Le tact dans l'audace, c'est de savoir jusqu'où on peut aller trop loin ». Cette phrase a été paraphrasée pour définir l’art de l’interprétation. Avec Mitsuko Uchida, il faut entendre ce « trop loin » non dans le sens de l’excès, mais au contraire de la simplicité. Et enfin, tout n’est que sourires dans l’Allegretto, avec des moments de véritable grâce.

Mitsuko Uchida ne semblait pas partie pour donner un bis. Mais l’insistance du public a eu raison d’elle : elle nous offre une toute petite minute hypnotisante, avec la deuxième (Langsam) des Six petites pièces Op. 19 de Schonberg (car elle joue très volontiers les compositeurs de la Seconde École de Vienne), qu’elle joue avec une délicatesse et un humour qui n’appartiennent qu’à elle.

Après l’entracte, Hell Mountain, du compositeur suédois Anders Hillborg. Cette pièce, dédiée à Klaus Mäkelä, est un hommage à Gustav Mahler. Son titre est une traduction du nom de la « Montagne de l’enfer », qui se dresse au-dessus du lac Attersee, en Haute-Autriche, où Mahler est venu plusieurs étés successifs pour composer. L’effectif est au grand complet : 59 cordes, 13 bois, 12 cuivres, 4 percussions, piano et harpe. Les cordes jouent souvent seules. Et pourtant, l’on croit entendre des instruments à vent... accordéon, orgue, peut-être ? Elles nous donnent à imaginer un paysage dans la brume, qui se dissipe par moments, pour revenir avec d’autres teintes, plus ou moins colorées avec les bois, mais parfois à la limite du monochrome. L’ambiance peut aussi devenir pesante, avec une plus grande présence des cuivres et des percussions. Toujours dans un tempo lent, les états d’âme fluctuent, sans nous laisser de véritable répit car toujours tendues. Il arrive même que le cauchemar ne soit pas loin. La fin est cependant (presque) apaisée, et vient conclure vingt bonnes minutes qui se jouent et se dirigent certainement avec beaucoup de plaisir, et s’écoutent sans déplaisir.

Place au miracle Bizet. Pourquoi ce mot ? Le chefs-d'œuvre sont le fruit d'un travail acharné, et n'ont rien de miraculeux. Mais cette symphonie est en réalité un exercice de composition d’un jeune étudiant, qu'il n'imaginait pas avoir la moindre valeur. Elle a été retrouvée au fond d’un carton trois quarts de siècle plus tard, et c'est un miracle qu'elle n'ait pas disparu à jamais. Et puis, c'est bien une impression de pureté et de perfection qui se dégage à son écoute, indépendamment de ces circonstances.

Avec un effectif intermédiaire (49 cordes, 8 bois, 6 cuivres, timbales), Klaus Mäkelä parvient à obtenir des textures d’une remarquable légèreté dans l’Allegro vivo. Visiblement, tout le monde se régale, et lui le premier ! Il laisse volontiers les musiciens jouer, sans quasiment les diriger par moments. Dans le sublime Adagio, le hautbois d’Alexandre Gattet est d’une douceur que l’on croyait réservée à la clarinette. Quant aux violons, que Bizet a gratifiés de l’un des plus beaux solos collectifs de toute la littérature symphonique, quelle merveille ! Klaus Mäkelä en maîtrise les nuances avec un art supérieur, avant un fugato plein de relief. Le Scherzo qui suit ne brille sans doute pas de la même imagination que le reste, et vaut surtout par l’énergie qu’il fournit. Néanmoins, l’Orchestre de Paris fait preuve d’un charme irrésistible dans les parties centrales (Trio). Et enfin, pris dans un tempo rapide, que les cordes ont les moyens techniques d’assumer avec aisance et que maîtrise Klaus Mäkelä avec un naturel confondant, l’Allegro vivace, avec sa virtuosité ébouriffante, conclut avec brio et élégance une symphonie particulièrement réussie.

Paris, Philharmonie (Auditorium Pierre-Boulez), 3 décembre 2025

Pierre Carrive

Crédits photographiques : Marco Borggreve

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