Bertrand Chamayou, Les Siècles et Jakob Lehmann dans Liszt et Wagner : une Allemagne haute en couleurs

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Associer Liszt et Wagner est intéressant à plus d’un titre. Exactement contemporains, ils ont entretenu tous deux des rapports personnels fluctuants, passionnés, jamais rompus mais parfois très tendus (notamment, bien sûr, quand Wagner, déjà marié, est devenu l’amant de Cosima, la fille de Liszt). Sur le plan artistique, sans entrer dans les détails, ils avaient tous deux conscience d’œuvrer dans le sens de l’Histoire. Mais ils laissent des catalogues fort différents : le piano et l’orchestre pour Liszt, l’opéra pour Wagner, de façon presque exclusive.

L’orchestre Les Siècles jouait, nous a-t-on dit, sur des instruments allemands du milieu du XIXe siècle. Cette information est bien entendu à relativiser, car ce ne pouvait être le cas pour tous, notamment pour les instruments à cordes. Mais c’est une indication qui permet de mieux comprendre la couleur d’ensemble de cet orchestre décidément capable de s’adapter à des répertoires tellement différents. Il était dirigé par le jeune chef d'orchestre allemand Jakob Lehmann, qui se spécialise avec bonheur dans la musique dite « historiquement informée ».

Le concert commençait et terminait avec Wagner, et des extraits orchestraux de deux de ses opéras. Tout d'abord, le fameux diptyque Prélude et Mort d’Isolde (qui, en réalité, est une reconstruction, puisqu’il s’agit du début et de la fin de l’opéra Tristan et Isolde).

La direction de Jakob Lehmann est souple, sobre, expressive. Il met sans doute moins de sensualité, mais plus d’émotion que bien d’autres de ses collègues. Et puis, bien sûr, il y a la sonorité de l’orchestre : avec un effectif de cordes relativement réduit (il sera le même pour tout le concert : de gauche à droite, 13 premiers violons, 8 violoncelles, 10 altos, 11 seconds violons, et 6 contrebasses alignées au fond), on entend mieux les vents, et malgré quelques défaillances, semble-t-il dues à l’instrument lui-même, du hautbois, leurs timbres caractérisés induit une richesse de timbres que l’on ne retrouve pas dans les exécutions des orchestres modernes, qui recherchent le plus souvent l’homogénéité.

Suivaient rien moins que les deux Concertos pour piano de Liszt, ce qui constitue, pour le soliste, une performance à saluer (il est vrai que le héros du soir, Bertrand Chamayou, est un habitué des soirées spectaculaires, lui qui donnait, il y a quelques mois, l’intégrale des œuvres pour piano seul de Ravel : plus de trois heures, par cœur !).

Si ces deux Concertos sont aussi exigeants l’un que l’autre pour le soliste, ils le sont très différemment : le Premier, en mi bémol majeur, héroïque, brillant, théâtral, met en valeur la virtuosité du soliste ; le Deuxième, en la majeur, lyrique, poétique, introspectif, cherche davantage à émouvoir. Les écouter l’un à la suite de l’autre (même avec un entracte qui les sépare) permet aussi de mesure le chemin parcouru par le compositeur entre les deux. Pour autant, Bertrand Chamayou les unifie par la profondeur et l’intensité de son jeu.

En effet, loin de l’esbrouffe et du sentimentalisme que l’on entend souvent dans le Premier, il en donne une lecture rhapsodique, par moments proche d’une symphonie concertante avec piano. Certains dialogues, notamment avec les vents, sont dignes de la meilleure musique de chambre. Sa virtuosité est brillante, mais pas ostentatoire.

D’une toute autre intensité émotionnelle, quels que soient les interprètes, il suscite à nouveau notre admiration dans le Deuxième, auquel il donne une dimension véritablement visionnaire. Il a une façon de faire sonner les basses de son Pleyel (de 1926), d’une profondeur abyssale, absolument stupéfiante. Plusieurs solistes des Siècles pourraient être cités, tout au long de ce concert. Pour l’un d’eux, c’est incontournable, tant sa partie est importante dans ce Concerto, qu’il l’honore avec un sens supérieur de la phrase musicale, débarrassé de tout pathos : Robin Michael au violoncelle. Dans tout le passage qui le met en avant, le public retient son souffle. Mais la fin est d’une telle fougue que tous, sur scène comme dans la salle, sont galvanisés.

Contraste absolu avec le bis : Bertrand Chamayou annonce « une berceuse de Liszt, écrite la dernière année de sa vie ». Il s’agit de Wiegenlied (« Chant du berceau ») S. 198, une pièce assez insaisissable, typique du tout dernier Liszt, lequel flirtait volontiers avec l’atonalité. Outre son interprétation bouleversante, tout en retenue, quelle excellente idée que de faire retomber l’excitation du Concerto, d’une part, et de le faire avec cette pièce qui annonce magnifiquement la « Musique de l’Avenir », même si ce n’est pas celle que Wagner a théorisé, puisqu’il pensait au théâtre musical. N’empêche : ces deux-là s’étaient bien trouvés pour envisager une fin de XIXe siècle qui n’aurait plus rien à voir avec ce qu’ils avaient connu. Et, de fait, leur influence a perduré encore une bonne partie du siècle suivant.

Retour à l’introspection, donc, avec le Prélude de Parsifal, malgré tout un peu statique ici. Suivaient d’autres extraits de cet ultime opéra de Wagner : la Musique de transformation (entre les deux tableaux de l’Acte I), dans lequel les musiciens – et les spectateurs – trouvent une nouvelle énergie (à signaler l’utilisation de cloches mystérieuses, dont le public ne saura rien, car ceux qui en jouent sont cachés sur le côté de la scène ; en réalité, il s’agissait d’un clavier numérique, les cloches spécialement conçues pour cet opéra, à Bayreuth, étant intransportables), et enfin L’Enchantement du Vendredi Saint, magnétique, dans lequel le velouté des musiciens des Siècles fait merveille.

Si l’on a pu regretter quelques légères imperfections dans les vents (justesse par moments perfectibles dans les bois, émissions parfois imprécises dans les cuivres), les cordes sont absolument magnifiques. Le fait que Jakob Lehmann soit violoniste de formation y est certainement pour quelque chose, et l’on imagine qu’il a su leur prodiguer de précieuses indications. De très nombreux détails, tels que doigtés savamment choisis, ou fin de phrases particulièrement soignées, donnent à cet orchestre un attrait toujours renouvelé.

Voilà un jeune chef d'orchestre qui dégage une réelle sensibilité, dont nous ne pouvons que souhaiter une belle carrière. Et, décidément, Les Siècles savent nous proposer des plaisirs toujours rares et renouvelés.

Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 10 janvier 2026

Pierre Carrive

Crédits photographiques : Cyprien Tollet 

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