Les mille vies d’Emilia M au tourment des siècles et des hommes
La production d’Opera Ballet Vlaanderen de L’affaire Makropoulos opéra de Leoš Janáček surprend et subjugue le public de l’opéra de Lille.
Elle s’appelle Emilia Marty dans le temps présent mais l’histoire nous apprendra qu’elle a eu plusieurs vies et plusieurs identités ; Elle est belle et ne le sait que trop ; Diva acclamée et courtisée elle dévore la vie à pleines dents depuis longtemps, trop longtemps même, trois siècles ! La chose un peu surnaturelle s’explique par le fait que son paternel Hieronymus Makropulos alchimiste du 16eme siècle a utilisé sa fille adolescente comme cobaye pour expérimenter un élixir de Jouvence de son invention. La potion magique était destinée à une tête couronnée de l’époque désireuse d’immortalité mais pas téméraire au point d’en courir elle-même le risque…
Le compositeur tchèque Leoš Janáčeks’est emparé, dans les années 1920, de cette histoire, à partir d’une pièce de théâtre futuriste de son compatriote Karel Capek, pour en produire un opéra intitulé L’affaire Makropoulos ; opéra que le public Lillois vient de découvrir, surpris et subjugué, dans la mise en scène du Hongrois Kornél Mundruczo.
La scène s’ouvre sur un banc des juges d’une salle d’audience de tribunal derrière lequel une demi-douzaine de personnages entièrement casqués et vêtus de noir, tels des motards anonymes ou des robots, viennent s’asseoir le temps du prologue musical tout en faisant mine de consulter de mystérieux dossiers.
Le ton est ainsi donné d’emblée de l’ambiance procédurale (une vieille affaire d’héritage contesté et convoité) et de l’étrangeté qui serviront d’écrin au déroulement de l’intrigue.
Le deuxième acte, en rupture totale avec la solennelle austérité du premier, se déroule dans le vaste et confortable séjour d’Emilia avec chambre attenante et ouverture lointaine sur la forêt. Cette impression de « grand large » est accentuée par la projection d’un travelling avant sur des routes de campagne forestière que l’on peut imaginer être celles de la Moravie sillonnées par le compositeur recueillant les paroles des paysans de son pays dont les intonations singulières structurent sa musique.
De cette musique on pourrait dire qu’elle coule de source et d’emblée nous emporte, nous embarque, telle un flot intarissable, tantôt fleuve impétueux, irrésistible aux résonnances fracassantes, tantôt rivière sinueuse attentive au moindre bruissement, nous donnant à mieux voir la palette des émotions et péripéties de l’intrigue qui se déroule devant nos yeux dont elle est pleinement partie prenante.
Bravo aux musiciens de l’Orchestre national de Lille, dont la tâche était particulièrement ardue, de nous avoir emportés d’aussi belle manière sous la direction, particulièrement experte il est vrai, du chef américain Dennis Russell Davies actuel chef de la philharmonie de Brno, ville où Leoš Janáček a passé l’essentiel de sa vie.
La singularité de la musique orchestrale de Leoš Janáček n’a d’égale que celle de la partie vocale, un parler-chanté très original qui doit beaucoup aux mélodies de la langue parlée tchèque C’est dire là aussi toute la difficulté de l’exercice qui s’impose aux chanteurs de cet opéra.
Défi relevé de belle manière vocalement et scéniquement par chacune et chacun des membres de cette distribution bien contrastée.
A commencer par Aušrinė Stundytė (Emilia Marty, E. Montés, E. Makropulos) époustouflante dans le rôle-titre.
La soprano Lituanienne met à contribution l’ample tessiture de sa voix, les facettes multiples de son jeu et un charme naturel pour exprimer tour à tour l’arrogance, l’assurance de la femme qui a tout vécu, tout vaincu grâce à son inaltérable beauté ; la détermination presque insolente mise à retrouver la formule de la potion magique, puis la froideur face à la vénalité masculine ; la lassitude enfin d’avoir trop vécu, l’ envie d’envoyer tout balader , le renoncement et l’effacement à la vie dans un final d’une prenante et tragique beauté.
On l’a compris Emilia M. attire et entraîne dans son sillage une ribambelle d’hommes aux profils et ambitions multiples.
La distribution masculine exprime de façon très convaincante cette diversité.
Il en va ainsi de la puissante voix de basse du tchèque Jan Hnyk, avocat d’une rigueur presque inquisitoriale, à celle du ténor franco-britannique Florian Panzieri incarnant un Janek (fils de Jaroslav Prus) d’une fragilité à fleur de peau, en passant par le ténor Ukrainien Denys Pivnitskyi (Albert Gregor), le baryton britannique Robin Adams (Jaroslav Prus, descendant du baron Plus) ou encore le ténor français Jean Paul-Fouchécourt (Hauk Dendorf, ancien amant d’Eugenia Montez).
La mezzo-soprano française Marie-André Bouchard-Lesieur (Krista) apporte au milieu de cet aréopage masculin une note de fraîcheur primesautière bienvenue.
Ajoutons pour terminer qu’il est fortement conseillé de prendre connaissance des multiples et complexes embrouillaminis de l’affaire avant le lever de rideau et que voir et entendre cet opéra deux fois plutôt qu’une ne serait pas de trop.
Lille, Opéra de Lille, 5 février 2026
Paul K’ros
Crédits photographiques : Frédéric Lovino