Des paysages intérieurs pour le premier album du Quintette Alinde

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Inscape. Pavel Haas (1899-1944) : Quintette à vent op. 10. Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : Quatuor à cordes n° 8 en do mineur op. 110, arrangement pour quintette à vent par Mark A. Popkin. Pēteris Vasks (°1946) : Quintette à vent n° 2. Jan Novák (1921-1984) : Concertino pour quintette à vent. Quintette Alinde. 2025. Notice en anglais, en allemand et en tchèque. 58’ 52’’. Supraphon SU 4373-2

Depuis sa fondation en 2019, le Quintette Alinde est détenteur de plusieurs prix internationaux, dont celui de l’ARD Competition à Munich en 2024. Ses membres sont de jeunes instrumentistes tchèques qui ont étudié dans des institutions européennes et sont engagés dans plusieurs orchestres pragois. Il se compose d’Anna Talácková  (flûte, piccolo), Barbora Trnčíková (hautbois, cor anglais), David Šimeček (clarinette), Petr Sedlák (basson) et Kryštof Koska (cor d’harmonie). Après de multiples participations à des concerts et à des festivals internationaux, l’ensemble a décidé d’enregistrer son premier disque, en avril et juin 2025, dans un studio de la SWR de Kaiserslautern. Une note d’intention commune précise que le choix du programme, varié,  reflète la vie intérieure des compositeurs, mais se présente aussi comme un aperçu des sentiments personnels des interprètes, et une invitation au partage adressée aux mélomanes.

La vie de Pavel Haas, qui était Juif, s’est terminée tragiquement le 17 octobre 1944 au camp de concentration d’Auschwitz, où il avait été envoyé après trois ans de détention à Terezin. Originaire de Brno, il avait travaillé avec Leoš Janáček au début de la décennie 1920 et était devenu rapidement un des musiciens les plus actifs de la Moravie. Exigeant envers lui-même, Haas n'a laissé qu’un petit nombre d’œuvres avec numéro d’opus, bien que son talent se soit exercé dans plusieurs domaines. Son Quintette à vent op. 10 date de 1929. Avant de devenir un chef d’orchestre de renom, Vaclav Smetáček (1906-1986) en avait tenu la partie de hautbois en 1933 pour la radio tchèque, mais c’est à Vienne en 1935 qu’eut lieu la véritable première. Partition colorée en quatre mouvements, ce quintette, d’un durée d’un peu moins de quatorze minutes, est marqué par l’influence de Janáček, le néoclassicisme et l’introduction d’éléments populaires moraves. Des moments brillants alternent avec des passages mystérieux ou d’une saine vivacité, le Maestoso final faisant la part belle au cor.

Le Letton Pēteris Vasks, que Gidon Kremer a bien fait connaître par ses interprétations avec la Kremerata Baltica, a écrit en 1982 son Quintette à vent «  à la mémoire d’une amie », la bassoniste Jana Barinska, disparue tragiquement dans un incendie. Cette musique élégiaque de onze minutes, en forme d’épitaphe, combine un ancien chant funèbre letton  avec des passages virtuoses et des sections aléatoires. Le Concertino pour quintette à vent de Jan Novák en trois mouvements a été composé en 1957. Cette œuvre plaisante, d’une durée de treize minutes, est animée par des rythmes joyeux et dynamiques, dont des effets de jazz, que le musicien découvrit lors d’un séjour aux USA, où il rencontra Aaron Copland et Samuel Barber, mais aussi  Martinů en exil, qui l’influença. Novák, qui  n’était pas en phase avec la politique culturelle de son pays à laquelle il s’opposait, s’exila à son tour. 

Le programme est complété par un arrangement pour quintette à vent du Quatuor n° 8 de Chostakovitch, composé en 1960 et dédié aux victimes du fascisme. Le travail de transcription a été effectué par Mark A. Popkin, dont la notice ne dit rien. Il s’agit probablement du bassoniste américain (1929-2011) qui fit partie du Clarion Wind Quintet. Lors d’un séjour à Dresde, Chostakovitch  fut impressionné par les destructions subies par la ville pendant la guerre, et aurait écrit son quatuor en trois jours du mois de juillet. C’est surtout une page autobiographique, dans laquelle le compositeur cite plusieurs de ses œuvres, notamment les première et huitième symphonies ; elle a connu plusieurs transcriptions, dont celle de Rudolph Barshaï pour orchestre à cordes. Celle qui est ici destinée à un quintette à vent est séduisante, avec son Largo  initial en demi-teinte, dans un dialogue instrumental subtil, ses deux Allegros caustiques et dynamiques, et ses deux derniers Largos, dont la douleur déchirante est peut-être mieux ressentie dans l’original destiné aux cordes. 

Le Quintette Alinde livre ici une belle démonstration de son écoute mutuelle et du soin apporté aux diverses sonorités et au dosage des timbres. L’adoption d’un programme éclectique apporte une signature de qualité au premier album d’un ensemble qui devrait trouver aisément, dans son répertoire spécifique, d’autres musiques à valoriser.

Son : 9    Notice : 9    Répertoire : 10    Interprétation : 9

Jean Lacroix       

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