Au festival Présences 2026

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C’est la 36ème édition de Présence. Festival dédié à la pure création musicale contemporaine, la pérennité de cet événement impulsé par Claude Samuel en 1991 constitue à elle seule une performance, et il est toujours revigorant, en ces périodes de coupes budgétaires, de constater que le public nombreux, bien que vieillissant, est toujours au rendez-vous. 

Georges Aperghis est à l’honneur, à l’occasion de ses 80 ans, un bon nombre de ses ouvrages sont montés parmi d’autres créations. À Présence, un compositeur est présenté du point de vue de son esthétique. Post-sériel, spectral ou minimaliste, l’invité d’honneur déteint sur la programmation ainsi que sur le public. L’humour, la profonde humanité et le capital sympathie du compositeur grec vivant en France depuis 1963 en fait certainement une des éditions les moins clivantes.

Cette année, le hasard des calendriers ne m’a permis d’assister qu’à deux concerts, Mardi 3, à l’Auditorium de Radio France, et jeudi 5 au Théâtre des Champs-Élysées, où le festival s’est exceptionnellement délocalisé dans le cadre du récital du quatuor Diotima. Je n’ai pas tout de suite mesuré l’effet que cette différence de contextes de création à deux jours d’intervalles allait provoquer. 

Mardi soir, je retrouve d’abord le Présence que je connais, et son atmosphère habituelle, le grand hall de Radio France dans lequel déambule à l’entracte une faune que je ne croise qu’ici, une fois par an. Des anciens collègues compositeurs et enseignants, avec qui j’aime surtout rire et partager des souvenirs. On y croise aussi des étudiants compositeurs, des journalistes passionnés, connaisseurs. Tout le monde est aguerri à ce qu’on appelle la « musique contemporaine ». C’est aussi le règne du légitime réseautage, on se rappelle au bon souvenir de son interlocuteur, on y fabrique Présence 2027, voire 2028.

« Willy-Willy » commande de Radio France à Georges Aperghis ouvre le bal. Louis Gal remplace Sofi Jeannin souffrante à la direction de la Maîtrise. 16 soprani et 16 alti. Tourbillonnante à souhait, la pièce joue sur un effet saisissant qui utilise une vertu du chœur à voix égales : En superposant des voyelles différentes comme s’il mélangeait des couleurs, Aperghis obtient des voyelles hybrides non identifiées. Le brouhaha ainsi obtenu est ultra structuré, et laisse, çà et là dépasser des mots compréhensibles. Pièce courte, à effet décoiffant immédiat, je reconnais le foisonnement sémantique qui m’avait foudroyé d’émotion quand je découvrais il y a 30 ans, l’écriture vocale unique du compositeur grec. 

Les deux pièces suivantes me laissent un peu sur ma faim. Difficile d’établir un lien entre ce qui précède et les sonorités sophistiquées et ostentatoires du Prisme de la compositrice iranienne Anahit Abbasi. Ce lien n’est certes, pas indispensable. Pour un tel foisonnement de créations mondiales dans le même festival, ce serait une erreur d’exiger de la programmation une cohérence parfaite autre que sur le papier des notes d’intention et des textes de présentation…c’est un peu la règle du jeu de Présence à laquelle il m’est de plus en plus difficile de me plier : 

Même le retour à Aperghis ne parvient pas à mobiliser ma concentration. Avec la reprise de sa pièce concertante pour piano «Champ-Contrechamp» (2010) interprétée par Wilhem Latchoumia et l’Orchestre philharmonique de Radio France sous la direction de Roland Hayrabedian, nous avons le penchant purement instrumental du compositeur auquel je dois avouer être moins sensible. Malgré la fluidité du jeu de Wilhem Latchoumia, et cette écriture dialoguée en ombre portée avec les différentes parties solistes, je me rends compte que tout cela sonne un peu plus convenu à mes oreilles et que la voix me manquera toujours dans les pièces instrumentales de ce compositeur. 

Heureusement, après l’entracte, dès les premiers sons émis par Donatienne Michel-Dansac, je retrouve l’Aperghis pétillant et inimitable des récitations avec la deuxième partie du fameux cycle Pubs, composé pour Radio France entre 2002 et 2015. La pièce est plus ouvertement humoristique que les récitations, ne serait-ce que par son sujet. En percutant le trivial, l’anecdotique de notre univers quotidien, et ce lien quasi acoustique à la société de consommation, l’utilisation des slogans publicitaires poussent loin la frontière entre jeu linguistique rigoureux et sketch désopilant, sans jamais la franchir. L’humour n’est pas le but structurant, il est la conséquence d’une organisation des phonèmes qui joue avec le reconnaissable épidermique. Rire ou sourire parce que l’on perçoit se construire avec jubilation une organisation statistique des phonèmes, voilà la signature d’Aperghis qui le rend unique ! 

J’ai beau essayer de ne pas enfermer un compositeur dans le type d’écriture qui l’a rendu célèbre, j’ai beau aussi savoir qu’il est encore plus difficile pour le dit compositeur d’accepter d’être limité à cela, mais pour l’instant, la performance de Donatienne Michel-Dansac remporte la mise. 

Avec Nomadic sounds pour choeur mixte (2015) Philippe Leroux opère une magnifique continuité. Il faut dire que je suis encore sous le choc de son magistral opéra L’annonce faite à Marie au Châtelet trois jours auparavant. Reprendre l’idée du compositeur de la Renaissance Clément Janequin d’écrire pour choeur avec des bruits d’animaux et autres sons du quotidien pourrait passer pour une vraie « fausse bonne idée ». C’est mal connaître Philippe Leroux  Comme Aperghis, il traite la légèreté avec sérieux, et va jusqu’au bout, cela ne le rend pas naïf, et n’en fait pas une pièce humoristique, nous sommes plutôt, et tout simplement en proie à une forme de ravissement des oreilles, presque trop court. 

Le concert se termine avec Les grands chaos d’Alexandre Markéas pour lequel j’ai eu une perception plus instinctive. Quelques semaines après avoir revu Laborintus II de Berio, les chaos se sont matérialisés devant moi par l’exaltante chorégraphie de deux chefs (Ilan Volkov et Marc Desmons) coordonnant deux ensembles, un choeur vibrant qui s’invective joyeusement ainsi qu’un petit orchestre de free-jazz dompté avec brio par le saxophoniste Vincent Lê Quang. 

Même si le propos écrit tiré de l’écrivain martiniquais Edouard Glissant m’a assez vite échappé, quelque peu éclipsé par la folie musicale même avec sous-titres. La maîtrise de cette luxuriante rencontre d’écritures différentes nous restitue la vibration du texte, comme si l’on me l’avait injecté dans le corps par le biais de la musique sans que je le lise. 

Fin du concert, j’ai l’impression de sortir hagard d’un salon du vigneron dans lequel on m’a présenté des breuvages très différents et pour lequel mon métier d’œnologue a été très sollicité. Pour quelqu’un comme moi qui peut autant se figer d’émotion devant un klavierstücke de Stockhausen que devant une étude de Philip Glass, Présence…c’est beau, mais c’est un peu fatiguant !

Jeudi soir, l’ambiance bascule  au Théâtre des Champs-Elysées…hall un peu plus tamisé, décor somptueux et historique, malgré tout empreint de modernité, de l’architecture art-déco d’Auguste Perret jusqu’au Sacre du Printemps et à Désert de Varèse, le parfum des anciens scandales est encore présent. Le public est également aguerri, mais nous sommes ici plutôt dans l’antre du mélomane averti, du récital, des opéras en version concert. Pourtant il s’agit bel et bien du même festival, mais les codes vestimentaires ont changé, et il faut dire que la création du quatuor n°2 d’Aperghis est flanquée du 1er quatuor de Beethoven et du monumental quintette en ut de Schubert. 

Le quatuor à corde est un lieu sacré, on n’y fait pas n’importe quoi, et pour un compositeur, maîtriser son écriture ne tombe pas sous le sens, mais ce qu’il y a à inventer est infini. Avec cette formation plus qu’avec tout autre, Beethoven, sous couvert d’hommage, s’affranchit d’abord de son vieux maître Haydn, emménage déjà le laboratoire de ce qui va devenir la formidable résilience de ses dernières années. 

Entre les deux géants, Aperghis s’en sort très bien. C’est le remède parfait à ma petite frustration d’il y a deux jours, les musiciens utilisent la voix, et l’instrument en même temps. Ici, pas de mot compréhensible, pas de texte, pas d’onomatopée, pas d’humour, mais une matière infinie et complexe, les cordes vocales s’associant d’égales à égales aux cordes frottées. Passé les deux minutes de surprise, l’intégration voix/instrument nous est vite familière et la virtuosité d’écriture nous est servie avec passion par Diotima. 

En rajoutant un violoncelle, Schubert déplace brutalement le centre de gravité du quatuor. Il devient symétrique et à géométrie variable. 2 duos entourant un soliste c’est le premier mouvement et son sublime 2ème thème dans le grave puis dans l’aigu. Ou un trio à corde central entouré par 2 solistes, c’est l’ovni désertique du mouvement lent, celui que l’on entend beaucoup au cinéma, dans des ballets contemporains, mais que personne ne peut nommer. Schubert mourra avant d’en entendre le résultat sonore, qui ne surviendra que…20 ans plus tard. En bon analyste, je connais la partition par cœur, mais ici, j’avais oublié qu’on pouvait aussi la vivre physiquement. Même Georges Aperghis qui est à quelques sièges de moi semble envoûté et se balance lentement en regardant Victor-Julien-Laferrière intégrer l’ensemble avec bonheur. 

Cette différence de contexte n’est pas un détail, et je sors très troublé de cette représentation. Écouter une création d’Aperghis pensée, choisie, commandée par Diotima, et travaillée au même niveau d’investissement que Beethoven et Schubert a quelque chose d’apaisant. Je n’ai pas cette sensation d’avoir laissé ma sensibilité de spectateur au vestiaire et la troquer contre une écoute de connaisseur. J’écoute des interprètes s’investir et non un prototype en devenir. Cette fois-ci, j’ai savouré mon verre de vin durant un bon repas avec mon amoureuse… 

Paris, Festival Présencess, 3 Février à l’Auditorium de Radio France et 5 Février au Théâtre des Champs-Élysées 

Crédit photographique : © Radio France /Christophe Abramowitz

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