Didon et Enée de Purcell à l’Atelier lyrique de Tourcoing : dramatique et truculent !

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L’Atelier lyrique de Tourcoing poursuit avec bonheur une saison éclectique qui fait la part belle aux jeunes talents.

L’Ensemble Les Surprises, dirigé par Louis-Noël Bestion de Camboulas porte bien son nom ; il vient en effet de nous offrir une très surprenante production de Didon et Enée ajoutant aux élans amoureux et aux préoccupations politiques des deux protagonistes princiers, le regard moqueur et les occupations quotidiennes du petit peuple. Le dramatique éthéré côtoyant ainsi la truculence populaire…

Mais avant d’en dire plus, revenons un instant à Purcell. 

Lorsque en 1689 Henry Purcell crée son premier et unique véritable opéra pour un pensionnat de jeunes filles nobles de Chelsea le climat politique londonien est singulièrement mouvementé. Le roi Jacques II est en fuite sur fond de lutte d’influence entre protestants et catholiques et le parlement réuni en convention proclame reine sa fille Marie II et roi Guillaume III d’Orange qu’elle a épousé par convenance et realpolitik ; un pouvoir bicéphale inédit et risqué. On est en droit de penser que ces évènements n’ont pas été sans influer sur l’imaginaire du compositeur et de son librettiste, le poète Irlandais Nahum Tate.

Considéré aujourd’hui comme un joyau d’intensité dramatique et de perfection musicale, l’opéra de Purcell nous plonge dans les méandres de l’âme de Didon, reine de Carthage partagée entre sa passion sans concessions pour Enée, prince Troyen en exil et son honneur de femme et de souveraine contrarié par les atermoiements du Troyen en question, lui-même dupé par quelques sorcières agissant sous couvert d’ordres divins. Mais comme nous devrions le savoir depuis le temps, les puissances divines et leurs attributs religieux sont fréquemment invoquées par les hommes pour couvrir et justifier leurs faiblesses comme leurs violences.

 Cet opéra mythique nous est ici offert, augmenté, assorti d’un prélude et de trois interludes parlés et chantés à partir de textes de Virgile (l’Enéide) et de Shakespeare (Richard III, Macbeth, The Tempest,) ainsi que des musiques de John Blow et Jeremiah Clark ou encore de airs à boire de Purcell lui-même et autres « Sea Shanties » traditionnels. 

Tous les artistes, chanteurs, musiciens, comédiens, danseurs sont présents sur scène dans un esprit de théâtre total, une ambiance de théâtre de tréteaux. 

Le metteur en scène Pierre Lebon a imaginé une scénographie circulaire et circulante composée essentiellement d’une tour de guet portuaire avec phare et gradins attenants, lesquels serviront amplement d’espace de jeu où se transformeront, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, en bateau avec mât de misaine subrepticement hissé et escaladé par un marin voltigeur en partance. On pourrait évoquer aussi la géante bouche de l’oracle en carton-pâte habilement reconstituée pour que puisse en sortir à point nommé le messager venant intimer à Enée l’ordre des dieux d’aller se faire voir ailleurs…Bref, les trouvailles scéniques ne manquent pas offrant aux protagonistes un espace de jeu adapté à leurs différents états d’âme singuliers comme à leurs éclats collectifs.

L’autre singularité remarquable de cette production tient à une distribution vocale entièrement féminine.  Six jeunes cantatrices issues, non pas d’un pensionnat de jeunes filles anglaises comme du temps de Purcell, mais toutes lauréates du 28eme concours international de chant de Clermont-Ferrand. 

La mezzo-soprano Blandine de Sansal (Didon) toute de noir vêtu comme le sera son destin incarne de bout en bout la douleur de son personnage et son lamento final est d’une poignante intensité. Le rôle d’Énée échoit à une autre mezzo-soprano Grace Durham voix ample, phrasé d’une belle clarté et solide pied marin dans son ciré noir.  La juvénile soprano Clara Penalva sera tour à tour Belinda et l’esprit.Quant à Eugénie Lefebvre (soprano), l’enchanteresse ; Louise Bourgeat (soprano) et Juliette Gauthier(mezzo-soprano) les deux sorcières, elles forment un trio infernal complètement déjanté.

Le comédien Pierre Lebon (qui est aussi le metteur en scène), la danseuse Iris Florentiny et le danseur Aurélien Bednarek complètent cette belle équipe qui fait plaisir à voir et à entendre.

Tourcoing, Atelier Lyrique, le 12 février 2026 

Paul K’ros

Crédits photographiques : Atelier Lyrique de Tourcoing

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