Première gravure mondiale pour Mazeppa, l’opéra testamentaire de Clémence de Grandval

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Clémence de Grandval (1828-1907) : Mazeppa, opéra en cinq actes. Tassis Christoyannis (Mazeppa), Nicole Car (Matréna), Julien Dran (Iskra), Ante Jerkunica (Kotchoubey), Pawel Trojak (L’Archimandrite) ; Chœur des Bayerischen Rundfunks ; Münchner Rundfunkorchester, direction Mihhail Gerts. 2025. Documentation en français et en anglais. Livret en français, avec traduction anglaise. 141’ 12’’. Un livre-disque de deux CD Bru Zane BZ 1063.  

Pour le 46e livre-disque de sa passionnante collection consacrée aux œuvres lyriques méconnues du grand XIXe siècle français, le Palazzetto Bru Zane a choisi d’éditer un opéra de Clémence de Grandval ; après Fausto de Louise Bertin (1805-1877), paru en 2024, c’est la deuxième fois qu’une compositrice est ainsi valorisée. On sait à quel point, au-delà de la qualité visuelle de l’objet, ce label soigne la documentation qui l’accompagne. C’est le cas ici, une fois de plus, et il est vivement conseillé de lire, avant audition, la quarantaine de pages de présentation, divisée en cinq textes éclairants et riches en informations diverses. 

A commencer par l’article de Florence Launay, à qui l’on doit le volume Les compositrices en France au XIXe siècle (Fayard, 2006). C’est elle qui évoque la biographie de Clémence de Grandval, née Marie Félicie Clémence de Reiset, dans une famille où la mère est écrivaine et le père officier. Tous deux mélomanes, ils tiennent salon dans leur château situé dans la Sarthe, que fréquentent maints artistes, dont l’Allemand Friedrich von Flotow (1812-1883), auteur de l’opéra Martha (1847), qu’il aurait composé lors de ses séjours sur place. Il devient le professeur de composition de la jeune Clémence, qui a pris aussi des leçons de piano auprès de Chopin.  Elle se produit dans le salon familial ou dans d’autres lieux privés qui la font connaître. Saint-Saëns, qui l’appréciait, se souviendra de l’avoir entendue jouer du piano et chanter lorsqu’il avait douze ans, en 1847. Elle écrit de la musique de chambre et une symphonie, dont Berlioz dirige un mouvement en concert en 1851, année où elle se marie avec un officier, Charles Enlart de Grandval (1813-1886), devenant ainsi vicomtesse. L’époux est très mélomane, il la soutient. Dans son milieu aisé, qui lui laisse des loisirs, mais représentera un handicap, étant considérée comme « artiste-amateur du grand monde », Clémence s’adonne à la composition, qu’elle abandonne pendant deux ans en prenant des cours auprès de Saint-Saëns. Plusieurs ouvrages lyriques suivront, ainsi que des mélodies, de la musique sacrée (remarquable Stabat Mater de 1870, à découvrir chez Hortus, 2024), de chambre et symphonique, beaucoup restant à explorer. 

Alexandre Dratwicki évoque de son côté la création de Mazeppa, qui n’aura pas lieu à Paris, où Clémence espérait le faire entendre. Un injuste désintérêt progressif pour sa production l’en empêche. On lira les aléas de l’imbroglio éditorial pour la présente édition, le matériel disponible étant divergent. C’est finalement à Bordeaux que l’opéra voit le jour, le 23 avril 1892. L’événement et son accueil, positif, est relaté par Étienne Jardin. La compositrice tentera de faire programmer Mazeppa dans la capitale, en organisant des auditions. Peine perdue : c’est en province que des fragments ou des sélections seront donnés, avant un retour sur scène, notamment à Anvers en 1896, et une dernière fois à Dijon en 1906.  Le décès de Clémence, l’année suivante, signifie la fin de la diffusion. Il faudra attendre jusqu’à nos jours pour sa résurrection, amplement méritée.

Dans l’imaginaire collectif, le nom de l’Ukrainien Ivan Stepanovitch Mazeppa (1639-1709) doit sa renommée à la littérature (Byron, Hugo, Pouchkine, Slowacki), à la musique (Liszt, Balfe, Tchaïkowsky), à la peinture (Géricault, Delacroix), à la sculpture (un monument), au cinéma (un film primé à Cannes en 1993), à des rues qui portent son nom, et même à une décoration dans son pays natal. Hélène Cao détaille l’attraction exercée par le personnage, affabulations et exagérations comprises, Marie Humbert se chargeant de disséquer, sur le plan musical, « les motifs qui hantent Mazeppa ». Une fois de plus, cet ensemble de textes documente le projet, prouvant à quel point, pour le mélomane, une telle approche, indispensable, enrichit sa connaissance et sa découverte d’une œuvre inédite. Car éditer, c’est aussi faire œuvre de pédagogie.

Pour son livret, dont la qualité est appréciable, Clémence de Grandval a fait appel à deux auteurs : le poète et dramaturge Charles Grandmougin (1850-1930), qui a participé à l’élaboration des livrets de Hérodiade et de Werther de Massenet, et Georges Hartmann (1843-1900), qui est aussi éditeur de musique et a nourri les textes de La Vierge de Massenet et de Hulda de César Franck. L’action se déroule après l’épisode emblématique de la jeunesse du gentilhomme polonais Mazeppa dont on se contente souvent :  coupable d’adultère, il est condamné à être lié nu sur un cheval sauvage qui l’entraîne dans la steppe. 

C’est ici que l’opéra commence. Blessé près de son animal mort, Mazeppa est recueilli par Matréna, fille d’un noble guerrier ukrainien, Kotchoubey, qui l’invite à demeurer avec eux. Bientôt désigné comme chef des cosaques par l’Archimandrite, il se voit contesté par Iskra, ami d’enfance et amoureux de Matréna. Ce rival doit s’incliner devant la décision, mais jure de se venger. Mazeppa, qu’Iskra a essayé de faire croire mort au combat, revient victorieux. Iskra le soupçonne d’être vendu aux Suédois et de trahir sa patrie. Il le dénonce. Mazeppa veut le châtier, mais Matréna lui demande de l’épargner. Mazeppa et Matréna s’avouent leur passion. Mais Mazeppa est bien le traître pressenti par Iskra : il fait tuer Kotchoubey, malgré les supplications de Matréna. Iskra obtient du Tsar la condamnation à l’exil de Mazeppa. Celui-ci est maudit, pendant que Matréna meurt, devenue folle.

Sur cette trame historico-tragique, Clémence de Grandval a composé une musique colorée, intense et dramatique. Chaque personnage est revêtu d’un thème qui permet de le reconnaître, sans que l’on puisse parler de leitmotiv wagnérien. Ces mélodies, précise Marie Humbert, tissent plutôt, au cœur de la partition, une certaine permanence d’atmosphères et d’émotions : une sensation familière qui nous guide et nous accompagne dans l’œuvre. L’influence de Saint-Saëns, et surtout de Massenet, se fait sentir, mais le langage de la compositrice est personnel, dans un style éloquent et une orchestration que l’on qualifiera d’élégante et soignée, voire raffinée. De belles pages instrumentales sont présentes : un prélude enlevé, l’entracte de l’acte III et le Divertissement, ballet de de l’Acte IV, qui mériterait bien sa place à l’affiche de concerts. L’attention est soutenue de bout en bout par d’incessants rebondissements et une trame resserrée, qui font de l’écoute globale un vrai plaisir lyrique.

Le plateau vocal est digne d’éloges. Il est international, mais fait largement honneur à notre langue. À cet égard, le baryton grec Tassis Christoyannis était tout désigné : il a déjà largement fait ses preuves dans maints répertoires francophones par son style pur et sa diction soignée, mais aussi par une incarnation souvent noble et affirmée. C’est encore le cas pour son Mazeppa : chacune de ses interventions est marquée du sceau d’un timbre vibrant, dès la scène 2 de l’acte I, où il raconte son supplice, lié sur un cheval. Il est tout aussi convaincant dans l’enivrant et extatique duo d’amour avec Matréna à l’Acte III, ou dans son terrible désespoir de l’Acte V. La soprano australienne Nicole Car, voix radieuse, se révèle émouvante en Matréna, dans sa douceur ou sa passion pour le héros, mais aussi dans sa mélancolie, si bien chantée à l’Acte IV dans la chanson russe, où le bonheur est proche de la nature fleurie. Elle est vraiment touchante lorsque la folie l’envahit. Dans le rôle d’Iskra, le ténor bordelais Julien Dran, meurtri par son amour non accompli pour Matréna et mené par sa volonté de démasquer son rival, témoigne d’une attitude noblement déterminée pour affronter quelques aigus, aisément maîtrisés. Sa douleur de ne pas être l’élu, qui l’entraîne, à l’Acte II, à faire croire à Matréna que Mazeppa est mort, est rendue avec un vrai sens du pathétique. La basse croate Ante Jerkunica, en Kotchoubey, et le baryton polonais Pawel Trojak, en Archimandrite, sont impeccables dans leurs rôles de responsabilités.

Le chef Mihhail Gerts (°1984), qui dirige l’Opéra national d’Estonie depuis 2007, insuffle à cette partition une intensité partagée par les chœurs de la Radio bavaroise et le Münchner Rundfunkorchester. Les pupitres de ce dernier se mettent en évidence ; il suffit d’écouter, pour s’en convaincre, la complicité du cor anglais et du hautbois dans le prélude de l’Acte III.  Voilà un nouveau fleuron à mettre à l’actif du label Bru Zane, et une première gravure mondiale d’un opéra qui mériterait les honneurs de la scène internationale. Ce serait un bel hommage rendu aux qualités de Clémence de Grandval, et, pour elle, une vraie reconnaissance.

Son : 8,5    livret  : 10  Répertoire : 10    Interprétation :10

Jean Lacroix

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