Duco Burgers défend avec ardeur la musique de piano de Nadia et Lili Boulanger
Lili Boulanger (1893-1918) : Prélude en ré, Prélude en si, Trois morceaux pour piano, Thème et variations. Nadia Boulanger (1887-1979) : Deux Morceaux de concours, Trois petites pièces pour piano, Fantaisie variée pour piano et orchestre*. Duco Burgers, piano. Faelix Collective, direction : Anthony Scheffer. 2025. Textes de présentation en anglais. 55’48’’. Piano Classics PCL 10325.
Ce n’est pas exagéré de dire que, indépendamment de la qualité considérable de leur œuvre – principalement de pédagogue pour Nadia et de compositrice pour Lili –, la vie des sœurs Boulanger a tout d’un roman.
Leur père Ernest Boulanger (né à Paris en 1815, peu de temps après la chute du Premier Empire) fit de brillantes études au Conservatoire de sa ville natale où il obtint le Prix de Rome en 1835. Il se consacra ensuite à une carrière de compositeur, chef d’orchestre et chanteur, devenant professeur de chant au Conservatoire de Paris en 1871. Lors d’une tournée de concerts effectuée en Russie en 1873, il y rencontre la Princesse Raïssa Ivanovna Mychetsky qui le rejoint à Paris et y devient son élève au Conservatoire en 1876. Lorsqu’ils se marient en Russie en 1877, Ernest a alors 62 ans, soit 41 de plus que son épouse avec laquelle il formera un couple heureux, comptant parmi ses amis des musiciens de premier plan tels que Gounod, Massenet, Saint-Saëns ou Fauré. Le couple aura quatre enfants (dont deux mourront en bas âge). Survivront heureusement celles qui nous intéressent ici : Nadia, née en 1887, et Lili en 1893.
Dès leur plus jeune âge, les sœurs Boulanger vont faire preuve de dons remarquables pour la musique. Curieusement, c’est la naissance de Lili (de son nom complet Marie-Juliette Boulanger) qui incitera sa sœur aînée, alors âgée de six ans, à s’y intéresser sérieusement. Nadia entre au Conservatoire de Paris à neuf ans, y étudiant outre le solfège et l’harmonie, la composition avec Fauré et l’orgue avec Vierne et Guilmant. En 1904, elle obtiendra les Premiers prix d’orgue, accompagnement au piano, composition et fugue. Leur père étant décédé en 1900, le train de vie dispendieux de Raïssa Ivanovna fait que Nadia doit contribuer aux besoins de la famille grâce à l’argent que lui rapportent ses concerts d’orgue et de piano. D’autant plus que sa sœur est de santé fragile, atteinte dès l’âge de deux ans de la maladie de Crohn (appelée à l’époque tuberculose intestinale) qui finira par causer son décès en 1918, âgée de 24 ans à peine.
Lili se montre d’une précocité exceptionnelle, entamant l’étude de l’harmonie à cinq ans et accompagnant sa sœur aînée à ses cours d’orgue avec Vierne. Elle intègre le Conservatoire de Paris en 1909 et en dépit de sa santé chancelante, elle sera la première femme à obtenir le Prix de Rome en 1913 avec sa cantate Faust et Hélène. Son talent exceptionnel se manifestera particulièrement dans ses grandes compositions pour solistes, chœur et orchestre, dont les Psaumes 24, 129 et 130.
Très attachée à sa sœur, Nadia Boulanger mettra fin à sa carrière de compositrice après le décès de sa cadette pour se consacrer dorénavant à l’enseignement, principalement au Conservatoire américain de Fontainebleau. Elle formera quelques 1200 élèves, dont Grazyna Bacewicz, Aaron Copland, Daniel Barenboim, Leonard Bernstein ou encore Astor Piazzolla. Cheffe d’orchestre douée, elle dirigea l’Orchestre philharmonique de New York et ceux de Boston et Philadelphie. Esprit curieux et érudit, on lui doit aussi le premier enregistrement de madrigaux de Monteverdi.
On comprendra donc aisément qu’il est parfois difficile pour le critique, fût-il le plus neutre, de faire abstraction du tragique destin de Lili Boulanger et de la carrière de compositrice si brutalement interrompue de sa sœur aînée en écoutant les œuvres du programme de cette parution où le jeune pianiste néerlandais Duco Burgers s’investit totalement.
C’est par le Prélude en ré (1911) de Lili Boulanger qu’il ouvre ce programme. Les gammes en tons entiers et l’atmosphère mystérieuse et par moments orientalisante montrent son indubitable connaissance de la musique de son temps, à commencer par Debussy. Composé en même temps, l’ambitieux Prélude en si (composition destinée à l’orchestre, mais restée à l’état d’esquisse pour piano) est assez massif et nettement moins réussi.
Les Trois morceaux de 1914 font en revanche preuve de beaucoup d’originalité. Ce qu’on entend dans le premier, D’un vieux jardin, n’est pas du sous-Debussy, mais bien au contraire c’est une voix originale qui parle dans cette atmosphère mystérieuse, statique au caractère de procession qui renvoie dans son écriture en accords certainement à la Sarabande de Pour le piano de Debussy.
Le deuxième, D’un jardin clair, d’une grande délicatesse, solaire, sans éclats excessifs, montre aussi une parenté avec cette même Sarabande.
Quant au troisième, Cortège, il est gai, animé et brillant, comme peuvent l’être les pièces de Séverac ou le Debussy de Jardins sous la pluie.
C’est une monodie simple et dépouillée à la main droite qui ouvre le sombre Thème et variations écrit en 1915. Frôlant les dix minutes, l’œuvre surprend par des passages absolument inattendus. On y trouve un hypnotique passage qui semble annoncer avec près d’un demi-siècle d’avance la musique répétitive. D’autres sont tempétueux et d’une grandeur indéniable, sans doute inspirés par les horreurs de la Grande Guerre.
Si les occasions d’entendre les œuvres pour piano de Lili Boulanger sont rares, c’est à peine si on connaît celles -peu nombreuses- de sa sœur. De Nadia Boulanger, Duco Burgers nous offre d’abord les deux Morceaux à déchiffrer composés en 1914 pour servir de morceaux de lecture à vue pour les concours de piano préparatoires (hommes et femmes). Celui pour hommes fait 31 secondes à peine et est délicieusement insouciant, annonçant Poulenc et Ibert. Celui pour les femmes est plus développé, fauréen et les difficultés techniques en sont plus clairement perceptibles.
Écrite en 1915 et créée par l’auteure deux ans plus tard, Vers la vie nouvelle est une pièce qui mérite d’être redécouverte. Elle débute de façon dramatique et puissante avant d’adopter un ton plus serein, indiquant une confiance dans l’avenir en dépit de l’époque sombre où elle fut écrite.
Enfin, cet enregistrement se termine sur une fascinante curiosité, la Fantaisie pour piano et orchestre créée en 1913 à Berlin par Raoul Pugno sous la direction de Nadia Boulanger elle-même.
L’œuvre -dont la présente exécution dure près de 22 minutes- frappe par sa grande liberté formelle, ce qui est bien sûr le propre de la fantaisie. Elle surprend dans un premier temps par une atmosphère franchement post-romantique et une orchestration assez massive qui présente un cousinage inattendu avec Rachmaninov. Puis survient vers 7’50 un épisode hispanisant tout à fait surprenant où Nadia Boulanger semble nettement lorgner du côté de Falla. La musique fait ensuite une impression un peu décousue avant un retour au romantisme vers 13’30. Deux minutes plus tard survient une exquise mélodie de hautbois sous laquelle le piano dessine des traits délicats qui évoquent nettement Ravel. L’œuvre se termine sur une Toccata virtuose.
Cette Fantaisie, bien reçue par les critiques de l’époque qui saluèrent avant tout la prestation de Pugno, clôture un programme défendu avec conviction, sincérité et beaucoup de délicatesse par Duco Burgers dont on sent à tout moment combien il aime cette musique.
Son : 8 - Livret : 9 - Répertoire : 8/9 - Interprétation : 8