Le Quatuor Leonkoro en résonance avec la Seconde École de Vienne :  gravité et réconfort

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Out of Vienna. Alban Berg (1885-1945) : Suite lyrique. Erwin Schulhoff (1894-1942) : Cinq Pièces pour quatuor à cordes, WV 68. Anton Webern (1883-1945) : Cinq mouvements pour quatuor à cordes op. 5 ; Langsamer Satz. Quatuor Leonkoro. 2025. Notice en anglais, en français et en allemand. 62’ 54’’. Alpha 1196.

Fondé à Berlin en 2019 et constitué des frères Schwarz (Jonathan, premier violon et Lukas, violoncelle), d’Amelie Wallner, second violon et de Mayu Konoe, alto, le Quatuor Leonkoro s’est vite distingué en remportant plusieurs concours. Soutenu par le Quatuor Artémis, il a reçu des conseils de membres des Quatuors Berg, Hagen, Kuss ou Ébène, ainsi que d’Alfred Brendel. En 2023, il ouvrait sa discographie chez Mirare avec un programme consacré à Ravel et à Schumann (son opus 41 n° 3). Une collaboration à long terme s’installe maintenant avec le label Alpha, où les jeunes Leonkoro signent un premier album. Leur nom, qui signifie « Cœur de lion » en espéranto, fait référence au titre du livre pour enfants de la romancière suédoise Astrid Lindgren (1907-2002), paru en 1973 et traduit en près de cinquante langues, dont les thèmes sont la maladie, la trahison ou la mort, mais aussi la loyauté, l’espoir et l’amour. Avec ce choix, les Leonkoro optent pour la gravité comme pour le réconfort. Ils en font une démonstration dans le présent album.

La Suite lyrique d’Alban Berg, à forte composante émotionnelle, est le reflet de la passion éprouvée en 1926 par le compositeur pour Hanna Fuchs, épouse d’un industriel et sœur de Franz Werfel, futur mari d’Alma Mahler. En six mouvements, cette petite demi-heure entre atonalité et dodécaphonisme est strictement construite. On y retrouve des citations de la Symphonie lyrique (1922), mais aussi, du Tristan wagnérien dans le sublime Largo desolato final. Dominique Jameux y voyait, dans sa biographie consacrée à Berg (Seuil, 1980, p. 141), un adieu au romantisme, un message ou plutôt un rendez-vous donné à l’amour d’Hanna : dans la mort ; d’un nirvana, enfin, recherché par-delà un quotidien insupportable. Dans leur interprétation, rigoureuse mais au fort contenu affectif, voire passionnel, le Quatuor Leonkoro souligne, au cœur d’un partage et d’échanges éloquents, aussi bien la souffrance morale qu’une réflexion sur le temps qui passe. Ils rejoignent ainsi le souvenir de leurs aînés, les Berg, les Juilliard ou les LaSalle, qui ont marqué la discographie de leur empreinte.     

Le Tchèque Erwin Schulhoff connut un destin tragique. Né à Prague, il se forma dans plusieurs lieux : sa ville natale où Dvořák le remarqua avant ses dix ans, Vienne, Leipzig - avec Max Reger -, Cologne et Paris, où il reçut quelques leçons de Debussy. Juif, homosexuel et communiste, il était une proie désignée pour les nazis. Arrêté en 1941, il mourut de tuberculose, l’année suivante, au camp de Würzburg.  Ses Cinq Pièces pour quatuor, dédiées à Darius Milhaud, datent de 1923/24 et font étalage de connexions stylistiques entre le baroque et la Seconde École de Vienne. Valse viennoise, sérénade, polka, tango et tarentelle s’y succèdent, dans un contexte d’ironie, dont les Leonkoro soulignent avec verve le côté parodique.  

Au cours de l’été 1905, Webern, qui n’a pas encore 22 ans, compose son Langsamer Satz (Mouvement lent), alors qu’il est amoureux de sa cousine Wilhelmine Mört, qu’il épousera en 1911. Cette page tendre et passionnée, conventionnelle mais charmante […] montre encore l’élève à la table, si ce n’est une propension au raffinement et à l’extase intériorisée, et un goût pour le contrepoint […] qui ne quittera plus l’art de Webern, précise Alain Galliari dans sa biographie du compositeur (Fayard, 2007, p. 67). Quatre ans plus tard, les très brefs Cinq Mouvements pour quatuor à cordes op. 5 indiquent sa volonté de sonorités nouvelles, première expérience dans le domaine atonal, le raffinement dans les nuances étant toujours présent, avec des contrastes dynamiques. La concentration de la forme révèle une douleur, celle de la disparition de la mère de Webern en 1906 ; le langage est fragmenté, la mise en place préfigure les partitions qui vont suivre, avec exploitation des timbres et effets instrumentaux. Les Leonkoro soulignent avec finesse l’évolution du compositeur, le programme inversant la chronologie d’écriture, de la plus récente à la plus ancienne, le Langsamer Satz servant dès lors de poignante conclusion à un album de qualité. Webern connut aussi, on le sait, une fin tragique, abattu accidentellement par un soldat américain, en septembre 1945. 

Son : 9    Notice : 9    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix   

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