À Bolbec, William Whitehead révèle l’œuvre d’orgue de John Lugge

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The Forbidden Fruit. John Lugge (c1580-c1647) : Gloria Tibi Trinitas ; Christe qui lux ; Miserere ; In Nomine ; Ut Re Mi Fa Sol La ; Voluntarie I-III. William Whitehead, orgue de l’église Saint-Michel de Bolbec. 2025. Livret en français, anglais. 45’57’’. Hortus 273

Combien de mélomanes, même organophiles chevronnés, peuvent-ils se vanter d‘avoir déjà entendu, voire de connaître, ce compositeur anglais né à la fin de la Renaissance ? On sait d’ailleurs peu de choses sur sa carrière, située sous les règnes de Jacques Ier puis Charles Ier. Quelques mois avant que James Stuart ne fût couronné à la tête des trois royaumes, John Lugge émargea en 1603 son premier salaire d’organiste à la cathédrale d’Exeter. Il y resta attaché, aussi comme chantre, jusqu’à la fin de sa vie. On perd sa trace en 1647, alors que la Grande Rébellion secouait le pays.

Depuis l’Acte de suprématie de 1534, les sympathies catholiques y étaient suspectes. Un « forbidden fruit », prévient le titre du présent CD ! Au point que l’évêque Cotton dut pendre la défense de son organiste pour l’innocenter, malgré les évidences : admettant que « s’il a mâché une bouchée de ce fruit interdit, je crois sincèrement qu'il l'a recrachée aussitôt ».

Les œuvres d’inspiration sacrée qu’il nous laisse portent trace de cette allégeance, sans qu’on puisse s’assurer du contexte de création et d’exécution de ses dérivations sur le plain-chant. Alors que la pratique cultuelle délaissait l’alternatim, comment considérer les six versets sur Gloria Tibi Trinitas ? À moins qu’on puisse les relier à des exercices sécularisés de musique pure, à l’instar du genre des In Nomine déjà cultivé par un John Bull (c1562-1628). La complexification rythmique de leur développement se goûte aussi dans le Christe qui lux. Mais s’il est une forme dans laquelle Lugge put briguer la postérité, ce qu’atteste sa maigre discographie, c’est celui du Double Voluntarie opposant les claviers, dont ces trois exemples ancrent un fondement historique.

Trouver aujourd’hui en Angleterre un intact instrument d’époque qui correspondrait à la console que connut Lugge à Exeter serait peine perdue. On la suppose dotée de hauts 20’, et peut-être d’anches et mutations, cette tribune érigée à grands frais par Lawrence Playssher en 1513. Face à cette déshérence, William Whitehead a traversé le Channel, vers la ville normande de Bolbec, en pays de Caux.

En 1792, son église Saint-Michel acquit l’orgue initialement conçu par Guillaume Lesselier (alias William Lesley avant son expatriation d’Écosse) pour l'église Saint-Herbland de Rouen en 1630. Même si sa nomenclature primitive de vingt-cinq jeux sur deux claviers fut élargie avant ce transfert, puis subit diverses altérations jusqu’à une restauration (1997) visant l’état prérévolutionnaire, cet orgue est un témoin propice au répertoire de la charnière baroque. Gage de légitimité : plusieurs enregistrements des Hymnes de Jehan Titelouze (c1563-1633), titulaire en la cathédrale de Rouen, alors voisine de Saint-Herbland, y furent réalisés (Serge Schoonbroodt, Markus Goecke, Robert Bates).

Les registrations détaillées en pages 10-11 nous renseignent sur les ressources, pertinemment employées. Le manualiter de William Whitehead s’est circonscrit aux deux plans de Grand Orgue et Positif. Un phrasé strict mais sans sécheresse épure l’architecture rythmique de ces pages, que les micros restituent dans une réaliste perspective sonore. Au-delà du canevas polyphonique, les tuyaux de Bolbec endossent un charme poétique qui, superbement capté, séduit sans relâche. Proposés sans complément, les trois quarts d’heure semblent trop brefs mais qu’importe : ce qui y brille est d’or. La découverte s’impose, d’autant qu’elle s’avère sans concurrence : la quasi-totalité du programme est gravée en première mondiale. Sous les doigts continument inspirés de leur interprète, on ne saurait rêver meilleure valorisation de ces joyaux négligés de l’ère post-élisabéthaine.

Christophe Steyne

Son : 9,5 – Livret : 9 – Répertoire : 9 –  Interprétation : 10

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