Amours transies dans l’art vocal de la Renaissance : un sombre jardin visité par Astrophil & Stella
A Garden of Black Flowers. Cipriano de Rore (1516-1565) : Non è ch’il duol mi scemi ; Io canterei d’amor si novamente ; Anchor che col partire. Pierre Vermont (c1495-c1558) : On dit qu’Amour. Luca Marenzio (1553-1599) : Dicemi la mia stella ; Le rose fronde e fiori ; Ahime, che col fuggire. Giovanni Pierluigi da Palestrina (c1525-1594) : Pulchra es, amica mea ; Io son ferito. Vincenzo Ruffo (c1508-1587) : La Gamba in Basso e Soprano. Luzzasco Luzzaschi (c1545-1607) : Aura soave. Claudin de Sermisy (c1490-1562) : Au joli Bois. Adrian Willaert (c1490-1562) : O dolce vita mia. Manuscrit Carlo G. : Sub umbra illius. Astrophil & Stella. Johanna Bartz, flûtes traverso. Giovanna Baviera, basse de viole, voix. Anna Danilevskaia, ténor de viole. Claire Piganiol, harpe triple. Février 2024. Livret en anglais, allemand. 48’44’’. Albus ALB011
Fondé en 2016 à Bâle par Johanna Bartz, élève de la Schola Cantorum Basiliensis et désormais professeur à la Haute école de musique de Genève, Astrophil & Stella tire son nom d’un recueil poétique de Philip Sidney (1591). L’ensemble ambitionne, selon son website, « d’explorer et interpréter les univers musicaux et émotionnels du XVIe et du début du XVIIe siècle dans le cadre de programmes vocaux et instrumentaux uniques ». Il allie « exécutions sensibles, virtuosité enjouée, recherche sur le répertoire et les pratiques d'interprétation, intuitions de dramaturgies musicales et goût pour l'expérimentation, afin de créer des formats de concerts innovants ».
Pour premier CD, l’équipe a choisi le thème du jardin, « comme lieu de retraite et comme espace pour des sentiments qui ne peuvent s’exprimer ouvertement ailleurs ». Dans des rapports amoureux où la norme sociale impose ses codes, où l’émoi devait souffrir en silence ou sous couvert de mots, la poésie de l’époque ouvre un champ métaphorique qui fait écho à des émotions secrètement exprimées.
Un jardin de fleurs noires ? Le titre de l’album provient d’une complainte de Claudin de Sermisy, et illustre la mélancolie bilieuse qui donne le ton de ce récital : « Au joly boys, en l’ombre d’ung soucy, M’y fault aller pour passer ma tristesse, Remply de dueil d’ung souvenir transy, Menger m’y fault maintes poires d’angoisse, En ung jardin remply de noires flours, De mes deux yeulx feray larmes et plours. Fy de lyesse et hardiesse! Regret m’oppresse, Puis que j’ay perdu mes amours. »
Le récital converge vers cette amertume, également exploitée dans Ahime, che col fuggire et Io son ferito, avant que finalement O dolce vita mia ne nous extraie des sombres affects : la chanson d’Adrian WIlliaert, extraite de ses Canzone Villanesche alla Napoletana, est aussi la seule que le quatuor féminin confiera à la voix, celle de Giovanna Baviera. Symboliquement, au terme de ce parcours où les instruments traduisent l’indicible : une sorte de retour à l’explicite, se libérant du travestissement et du refoulé.
Principalement ultramontain, le répertoire s’investit ici judicieusement dans un consort dont l’effectif s’avère typique de l’Italie du Nord : flûte, viole, harpe. De souche lyrique, les arrangements embellissent et brodent les mélodies, par un génie de la diminution propre à la Renaissance tardive. Même la monodie de Sub umbra illius se prête au jeu. Sur trois traversos de différents registres, confectionnés d’après des originaux véronais, Johanna Bartz réussit la gageure engagée par l’exercice : imiter les inflexions de la voix. Un modèle basse prête son timbre profond à Io canterei d’amor si novamente et à On dit qu’Amour du rare Pierre Vermont. La flûtiste cède la place aux violes solistes dans Ahime, che col fuggire et Pulchra es, amica mea.
L’élan rythmique voire la danse s’invitent aussi, par la vigueur dérivée de villanelles (Dicemi la mia et Le rose fronde e fiori de Luca Marenzio), ou par l’entraînant La Gamba in Basso e Soprano emprunté aux Capricci in musica a tre voci de Vincenzo Ruffo. Ces intermèdes apportent un divertissement bienvenu au sein d’un album qui sait nous embarquer dans son empire de passions transies. Les quatre musiciennes s’y distinguent par leur maîtrise technique, stylistique, au service d’un goût sûr et communicatif.
Christophe Steyne
Son : 9 – Livret : 8,5 – Répertoire & Interprétation : 10