Bach pour violon et violoncelle : transcriptions italiennes au piano, avec Chiara Bertoglio
Bach & Italy vol. 5, Soli for strings. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Sonate pour violon BWV 1001 [arrgmt S. Fiorentino]. Extraits de Partita pour violon BWV 1002 [arrgmt E. Fels], Sonate pour violon BWV 1003, Suites pour violoncelle BWV 1007, BWV 1010 [arrgmt A. Longo], BWV 1012 [arrgmt L. Fumagalli], Suite anglaise BWV 808 [arrgmt G. Piccioli]. Menuet en sol mineur BWV anh 115 [arrgmt F. Puglisi]. Alfonso Rendano (1853-1931) : Préludes d’après les Suites pour violoncelle BWV 1007, 1010. Sergio Fiorentino (1928-1998) : Sarabande. Chiara Bertoglio, piano. Juillet 2021. Livret en anglais. 58’27’’. Da Vinci Classics C00982
Depuis un premier volume capté en janvier 2015, la talentueuse Chiara Bertoglio interroge le lien de Bach avec l’Italie. Non seulement des œuvres que le Cantor écrivit sous influence transalpine, mais surtout des arrangements italiens pour clavier issus de sa production, ou des pièces conçues à sa manière. Ce cinquième volume se penche sur son catalogue écrit pour violon ou violoncelle, en tant que depuis deux siècles il a pu inspirer des transcripteurs compatriotes de la pianiste turinoise.
Le programme débute par la Sonate BWV 1001 revisitée par Sergio Fiorentino (1927-1998), peut-être mieux connu des pianophiles que de la communauté mélomane. Une notoriété relative car, avant un tardif regain en ses dernières années, sa carrière de concertiste fut brisée par un accident d’avion en 1954. Il n’eut jamais l’honneur d’un grand label, mais confia son art à un éditeur hélas peu scrupuleux. Quelques coffrets, dont une récente rétrospective de vingt-six disques chez Brilliant, chroniquée hier dans nos colonnes, rappellent la stature du maître qu’admirait Arturo Benedetti Michelangeli. Sa transcription nous familiarise ici avec une conception pudique, respectueuse de l’idiome du compositeur. Preuve de ce mimétisme, en plage 16 figure une Sarabande retrouvée dans les affaires de Sergio Fiorentino, –il s’agit vraisemblablement d’un pastiche. Compléter la trame d’archet tout en restant fidèle au génie polyphonique de Bach : on le vérifie dans l’exigeant Presto conclusif, que Chiara Bertoglio emporte avec virtuosité.
Le musicologue Alessandro Longo (1864-1945) étudia au Conservatoire de Naples, y enseigna, avant d’en devenir le directeur un an avant sa mort. Il se distingua par son recensement des Sonates de Domenico Scarlatti, et par une vaste encyclopédie de vulgarisation du répertoire, en sept tomes, sous le titre Biblioteca d’Oro : « recueil de morceaux pour piano tirés des œuvres de maîtres de tous les temps et de tous les pays ». Pas moins de sept cents pièces ! Les volumes 1 et 3 rassemblent chacun cent compositeurs, le septième se consacre uniquement à Bach et Haendel. Andante de la Sonate BWV 1003, Menuet, Sarabande, Bourrée puisés à trois des six Suites pour violoncelle : tout en corrigeant mutatis mutandis des erreurs manifestes, Chiara Bertoglio révèle comment Longo imprima sa patte lors de ses adaptations.
Les deux Préludes d’Alfonso Rendano (1853-1931), lui aussi actif à Naples, sont même des créations à part entière, sous guise de double-hommage : un canevas emprunté aux Suites BWV 1007 et 1010 circule à la main gauche, tandis que la droite brode une mélodie chopinienne. Étonnant laboratoire bicéphale.
Appropriée par Giuseppe Piccioli (1905-1961), la Gavotte BWV 808 devient une majestueuse parade puissamment assénée, détournant cette célèbre danse de la Suite anglaise en sol mineur qui pendant des décennies s’imposait aux examens des conservatoires italiens. Une autre Gavotte, BWV 1012, retraitée par Luca Fumagalli (1837-1908), se pare de traits brillants, de respirations qui la romantisent et briguent les applaudissements dans la salle de concert. En revanche, c’est plutôt lors d’une jam session qu’on entendrait ce Minuetto, et pour cause il est ici syncopé par le jazzman sicilien Fabrizio Puglisi, né en 1969 à Catane.
Quand on a dans l’oreille les partitions originales et le propre style de Bach, l’exercice n’est pour l’interprète point aisé de restituer l’exacte dérivation esthétique endossée par ces pièces qui manœuvrent à leur gré le curseur entre authenticité et fantaisie d’arrangeur. On écoutera avec intérêt mais aussi émotion comment Eugenio Fels, disparu en décembre 2024, abordait les extraits de la Partita BWV 1002, recréant, épaississant les harmonies de la Sarabande, avant une Bourrée plus ludique.
Diplômée des universités de Venise et Birmingham, sensibilisée à la théologie, l’enseignante au Conservatoire de Cuneo nous offre un intelligent parcours dans cet atelier de métamorphose, qu’elle sert avec adresse et profondeur. En attendant de découvrir le prochain volume 6, qu'on nous annonce dévolu aux emblématiques arrangements par Ferruccio Busoni (1866-1924).
Christophe Steyne
Son : 9 – Livret : 8,5 – Répertoire & Interprétation : 9