Carlo Maria Giulini, l’élégance du geste 

par

Carlo Maria Giulini, Complete Studios Recordings on Columbia, HMV, Pathé et Electrola. 1952-1980. Livret en anglais, allemand et français. 60 CD Warner Classics. Référence 5021732441218 

A l'occasion des 20 ans du décès du grand chef d’orchestre Carlo Maria Giulini, Warner remet en boîte ses enregistrements pour les firmes Columbia, HMV, Pathé et Electrola. Une large somme captée entre 1952 et 1980, au fil de la carrière du maestro. 

Dans notre mémoire, Carlo Maria Giulini ce sont des concerts exceptionnels avec l’Orchestre de Paris avec lequel le chef avait tissé des liens étroits et à la tête duquel il se produisait chaque saison à la salle Pleyel dans son répertoire de prédilection dont le Requiem de Verdi ou la Symphonie n°4 de Brahms. Il tirait d’un Orchestre de Paris alors pas si affûté que de nos jours, des nuances infinies et une sonorité d’ensemble unique.  Carlo Maria Giulini apparaissait comme l’anti-maestro ! Il était de la même génération que Karajan, Solti, voir Bernstein, mais il n'était ni un homme d’affaire comme Karajan, ni un autoritaire implacable et cassant comme Solti ou un homme de communication comme Bernstein, il était un musicien humble, un véritable serviteur de la musique. Si avec le temps, son répertoire était concentré sur un petit nombre de chef d’oeuvre et que ses tempi s’étaient élargis parfois aux limites du décrochage, il était l’un des chefs d’orchestre les plus appréciés des orchestres, parvenant à en tirer le maximum sans jamais les brusquer et sans sauts d’humeurs !  

Dès lors, ce coffret est le bienvenu car il documente le chef à plusieurs périodes de sa carrière : de jeune chef incandescent au musicien d’élite au pupitre d’un orchestre de virtuoses comme le Chicago Symphony Orchestra. 

En chef né au début du XXe siècle, Carlo Maria Giulini avait des aptitudes tout autant dans le symphonique que dans la fosse, même s' il abandonnera l’opéra scénique en 1968 à cause des mauvaises conditions de préparation. Le chef se caractérisait également par une grande aisance dans le répertoire germanique. En effet, il a grandi de Bolzano, dans la province frontalière  du Tyrol du sud, ville influencée par l’esprit germanophone. L’air autrichien apporté par delà les vallées, n’a pu que lui permettre de développer cette adaptabilité. 

Avec Guilini, le geste est précis et élégant et sa direction est engagée mais sans jamais être unilatérale et démonstrative. Même dans les mouvements rapides les plus galvanisants, il reste toujours un art du cantabile. Prenons ainsi la Symphonie du Nouveau monde, elle est construite sur l’ensemble et évite toute pugnacité démonstrative, préférant la logique musicale et le sens de la construction.  La Symphonie pathétique est une immense réussite car sans jamais forcer le trait, le chef bâtit une lecture à la fois souple mais dramatiquement tendue. 

Le répertoire austro-allemand est évidemment très bien sur. On place aux sommets l’une des plus fabuleuses gravures de la Symphonie n°2 d’Anton Bruckner avec les Wiener Symphoniker dont Guilini fut brièvement le directeur musical au milieu des années 1970. Cette gravure porte cette partition au rang de chef d'œuvre par l’attention portée dans aux développements mélodiques qu’aux ensembles. Le chef évite toute les lourdeurs et les tunnels rendant captivants les quatre mouvements de cette partition mal aimée. Des Symphonies n°6 à n°9 avec le Philharmonia, on écoutera avec dévotion la “pastorale”, à la fluidité magique portée par des pupitres translucides. Ce le legs Beethovénien, c’est sa gravure de la Missa Solemnis qui s’impose comme une légende de l’histoire de l'interprétation. Profondément croyant, le chef insuffle une force musicale presque tétanisante portée par une distribution magistrale. Brahms était le cœur du réacteur du répertoire du chef.  Si son intégrale avec le Philharmonia est de très haute facture, c’est sa gravure avec le Chicago Symphony Orchestra qui s’affirme particulièrement. Au pupitre d’un orchestre magistral, le maestro sculpte un matériau traversé d’une lumière automnale et nostalgique.  A Chicago, Guilini réussit particulièrement  une Symphonie n°1 de Mahler, hymne à la nature, portée par une forme de douceur d’une lumière méridionale.  Guilini ne cherche pas à déchaîner la puissance brute de la phalange, mais fignole les transitions, adoucissant ça et là, les angles saillants. De Mozart, on aime particulièrement ce Requiem humble mais vaillant, avec d’excellents chanteurs : Helen Donath, Christa Ludwig, Robert Tear et Robert Lloyd en compagnie des choeurs et des pupitres instrumentaux du Philharmonia Orchestra. 

La musique française était également l’un des domaines d’excellence du chef avec des Nocturnes de Debussy, avec des couleurs irisées et un sens magistral des nuances et des équilibres ou une Suite n°2 de Ravel, coloriste et chorégraphiée d'un geste flexible, plus qu’envisagée comme une mécanique orchestrale. La Symphonie en ré mineur de César Franck était l’un des chevaux de bataille du chef. Son art est à son affaire dans cette œuvre dont il rend tant la germanité de la construction et la sonorité française. Cette gravure de 1958 est passionnante d’élan et d’impact ! 

On admirera particulièrement le chef dans les deux œuvres de Manuel de Falla : El Sombrero de tres picos et El amor brujo. Guilini ne cherche pas à rendre l'influence populaire et de surjoué l’explosion fauviste des couleurs, sa baguette cerne la palette des couleurs comme un peintre paysagiste peignant en plein air sous le soleil espagnol. C’est beau, raffiné, presque luxueux mais cela porte la musique de Manuel de Falla vers un incroyable universalisme. 

Du côté de la musique italienne, on ne retrouve que des références : le Requiem et les Quatre pièces sacrées ou les incontournables ouvertures. Un peu de Rossini aussi avec une sélection d’ouvertures. Ces dernières sont des modèles du genre par l’élégance de cette direction qui sans jamais forcer parvient à faire des ces pièces orchestrales des condensées de saynètes. Du côté du répertoire italien, on ne se rappelait pas de sa gravure du Requiem de Cherubini, son premier enregistrement pour Columbia, réédité ici pour la première fois à l’échelle internationale.  On prendra pour documentaire les Boccherini et les Vivaldi (les Quatre saisons avec en soliste l’excellent Manoug Parikian, le violon solo du Philharmonia Orchestra).

 Du côté lyrique, on place aux sommets les intégrales de Don Giovanni de Mozart (avec une dream team : (Eberhard Wächter, Elisabeth Schwartzkopf, Joan Sutherland, Giuseppe Taddei) et surtout un Don Carlo de Verdi, avec également une dream team : Placido Domingo, Montserrat Caballé, Ruggero Raimondi, Shirley Verrett, Simon Estes). Moins médiatisée que ces deux immenses références, l’Italienne à alger avec des forces sacrilèges est une intégrale de grand style portée par des chanteurs idoines de la troupe de la Scala de Milan.   

Par contre, malgré une distribution du haut vol en partie identique au Don Giovanni (Giuseppe Taddei, Anna Moffo, Eberhard Wächter, Elisabeth Schwartzkopf, Fiorenza Cossotto) les Noces de Figaro n’ont pas l’impact et l’évidence dramatique du Don Giovanni. On peut garder pour la documentation l’intégrale de la Serva Padrona de Pergolèse, son premier enregistrement lyrique pour Columbia, et l’Iphigénie en Tauride de Gluck donnée à Aix-en-Provence et enregistrée pour Pathé-Marconi. C’est certes toujours très musical, mais stylistiquement assez daté. 

Enfin, il fut abordé les accompagnements de concertos où le chef se retrouve avec la crème de la crème : Perlman dans Beethoven et Brahms, Rostropovitch dans Dvořák et Saint-Saëns, Starker dans Saint-Saens, Arrau dans Brahms, le trop oublié Hans-Richter Haaser dans Beethoven et l'inattendu Alexis Weissenberg dans Brahms et Mozart. La quasi-totalité de ces enregistrements sont des références incontournables des discographies. On ne peut qu’admirer la flexibilité du chef capable d’épouser la lenteur sculpturale d”Arrau dans Brahms ou la luxuriance technique de Perlmann dans Beethoven. 

Dès lors, on ne peut que recommander ce coffret d’une hauteur de vue interprétative magistrale. Bien sûr, Guilini est son propre concurrent et des remake ultérieurs pour DGG ou Sont Classical sont également de grandes références. On peut légitimement préférer l’enregistrement DGG de la Symphonie n°9 de Bruckner avec les Wiener PHilharmoniker, à celui avec le Chicago Symphony Orchestra  proposé dans ce coffret, mais avec Giulini, il n’a rien à rejeter, tout est presque millésimé ! 

Le coffret est un superbe objet avec un nouveau mastering pour la quasi totalité des enregistrements. Les collectionneurs chercheront quelques pépites inédites comme cette oeuvre du Freischütz de Weber et les extraits d’une répétition avec la Symphonie n°5 de Tchaïkovski.

Note globale : 10   

Crédits photographiques : Brian Seed

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