Champagne avant l’heure à Radio France, avec Manfred Honeck, l’ONF et Johann Strauss (et une flamboyante María Dueñas)

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L’Orchestre National de France nous convie à un programme tourné vers Vienne, et qui fleure bon le Nouvel An, sous la direction d’un grand amateur de cette musique festive, le chef d'orchestre autrichien Manfred Honeck. Sans doute son expérience d’altiste au sein des meilleurs orchestres de Vienne lui a-t-elle donné le goût de ces valses et autres danses dont les Viennois raffolent. Ce qu’il faut signaler, c’est qu’il n’existe probablement pas de meilleur pupitre pour toucher au plus près la sève de cette musique, légère sans doute mais aussi d’un extrême raffinement, que celui des altos. Certes, ce qu’ils jouent est, le plus souvent, désespérant de répétition, mais ce sont, justement, les battements du cœur de toutes ces danses viennoises. Et les Viennois les jouent comme personne, avec, pour les valses, une façon d’anticiper le deuxième temps et de retarder le troisième qui leur est caractéristique.

Pour se mettre dans l’ambiance, l’ouverture Cavalerie légère de Franz von Suppé. Entendons-nous bien : l’adjectif « légère » est lié à « cavalerie », dans une expression militaire officielle. En revanche, il est difficile de dire que c’est une musique qui brille, précisément, par sa légèreté. Mais elle tire sa force de l’irrépressible énergie qu’elle procure, sur scène comme dans la salle. La verve du chef d'orchestre, la puissance des cuivres, les solos des bois, le legato des cordes : tout est en place pour la suite !

C'est-à-dire pour le Concerto pour violon du compositeur autrichien Erich Wolfgang Korngold. Si ses racines sont viennoises (et même, au départ – aussi étonnant que cela puisse paraître en écoutant sa musique post-romantique –, dans le sillage du révolutionnaire Arnold Schoenberg), c’est à Hollywood qu’il doit sa célébrité, et à la composition de musiques de films. C’est dans celles-ci qu’il a pioché pour ce Concerto (comme il le fera, quelques mois plus tard, pour celui pour violoncelle). Il a été créé par Jascha Heifetz, qui en a laissé un enregistrement qui est une référence pour sa classe, et son charme jamais racoleur.

Perfection technique mise à part, la toute jeune María Dueñas ne s’inscrit clairement pas dans cette lignée. À l’instar de son aînée Anne-Sophie Mutter (qui l’a précédée il y a vingt jours, ici-même et avec le même orchestre), elle a démarré sa carrière discographique, très jeune, dans la lumière, avec une exclusivité chez Deutsche Grammophon. Leurs jeux ne sont du reste pas sans points communs... si l’on considère celui, actuel, de la violoniste allemande, et non celui de ses débuts. María Dueñas a en effet cette particularité de trouver une intention musicale dans la moindre note. Son tout récent enregistrement des Caprices de Paganini, à cet égard, est stupéfiant de créativité. Son écoute génère une sensation qui s’apparente à de l’ivresse pour l’auditeur.

Son tempérament ardent, et sa tendance à l’hyper-expressivité, pouvait faire craindre le pire dans cette œuvre d’un romantisme exacerbé. Mais avec son incroyable énergie, que l’on pourrait qualifier de sanguine mais qu’elle maîtrise avec superbe, elle évite les excès de bons sentiments. Son vibrato est de braise, ses glissades sont magnétiques, et elle varie les places et les vitesses d’archet avec un sens musical infaillible. Du grand violon.

En bis, elle joue, seule, une pièce prévue avec piano : la Valse triste de Franz von Vecsey. Cette fois, nous n’échappons pas totalement à un certain sentimentalisme...

Après l’entracte, place au compositeur qui justifie le titre du concert, « Gala Johann Strauss », en cette année du bicentenaire de sa naissance. À vrai dire, il n’y est pas tout seul, car chez les Strauss on compose en famille. Mais le « roi de la valse », le héros de la soirée, c’est bien Johann fils. Ni le père, ni le frère Eduard ne sont au programme. Seul l’autre frère, Josef, a cet honneur, avec les trois petites minutes de La Libellule.

Pour commencer, l’ouverture de l’opérette Le Baron tzigane, aux savoureux parfums, probablement plus fantasmés qu’authentiques, d’Europe de l’Est. Manfred Honeck y est comme à la maison... même si cette musique n’est pas dans l’ADN de l’Orchestre National de France comme elle l’est de l’Orchestre Philharmonique de Vienne. Non que nos musiciens ne soient pas compétents. Mais nous pouvons regretter un léger manque d’abandon qui nous empêche d’être entièrement emportés. La très courte polka-mazurka La Libellule, du frère Josef, reste encore quelque peu précautionneuse.

Retour au frère célèbre, qu’on ne quittera plus (bis excepté). D'abord Eljen a Magyar! (« Vive la Hongrie !), une polka rapide irrésistible d’énergie, où les musiciens se lâchent enfin. Puis la seule valse du programme... qui en réalité en comporte quatre. Comme d’autres de Johann Strauss fils, ces « suites de valses » (Le Beau Danube bleu, Légendes de la Forêt viennoise, Voix du printemps pour les plus connues) sont des chefs-d’œuvre qui s’apparentent à des poèmes symphoniques par leurs introductions, leurs progressions narratives, leurs transitions, et leurs codas dramatiques. Cette fois, la connexion est bien installée, et Manfred Honeck obtient, de façon très fluide, ce qu’il demande. Ses intentions (et assurément il sait ce qu’il veut) sont transmises sans filtre.

Le reste du programme est consacré à des polkas, de natures toutefois variées. Dans la joyeuse et triomphante « polka rapide » Auf der Jagd (« À la chasse »), les musiciens s’amusent beaucoup. Peut-être par anticipation, car ils savent ce qui va se passer : le percussionniste Arthur Dhuique-Mayer entre, en tenue de chasseur (avec un gilet orange fluo...), avec un fusil au bout duquel sont attachés deux ballons de baudruche rose. Il les fera éclater aux moments demandés par le compositeur... qui avait plutôt prévu un pistolet de théâtre pour faire entendre ces coups de fusil ! À la toute fin, sur le dernier accord, ce seront des serpentins qui sortiront du fusil, et atterrirons sur les musiciens. Dans la « polka française » (plus lente) Im Krapfenwald’l (« Dans la forêt de Krapfen »), pleine de charme et d’humour, ce même percussionniste devient un joueur de coucou, puis de rossignol à eau, particulièrement inspiré. Et enfin, le programme se termine avec une nouvelle « polka rapide », l’étincelante Unter Donner und Blitz (« Sous le tonnerre et les éclairs »), complètement débridée, au cours de laquelle une dizaine de musiciens sortent, averse oblige, des parapluies vivement colorés.

En bis, on retrouve Josef Strauss, avec sa polka Feuerfest! (« Fête du feu ») qui a la particularité d’utiliser une enclume. Impossible de ne pas en faire une petite mise en scène. C’est un autre percussionniste, Florent Jodelet, qui arrive, en tenue de forgeron, avec une enclume sur un charriot, qu’il fait rouler jusqu'à la place du soliste qu’il devient alors. Il joue sa partie, bien sûr, tout en prenant un selfie avec le chef d'orchestre, et en lui servant un verre de vin, que ce dernier offrira au violon solo. La soirée se termine, avec un public électrisé, comme un minuit de Premier Janvier.

Paris, Auditorium de Radio France, 17 octobre 2025

Pierre Carrive

Crédits photographiques : Radio-France

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