Coffret de collection à la hongroise chez Decca Eloquence

Franz Liszt (1811-1886), Béla Bartók (1881-1945), Zoltán Kodály (1882-1967), Ernő Dohnányi (1877-1960), Joseph Haydn (1732-1809) : Œuvres orchestrales, concertantes et chorales. Gábor Gabos, Dino Ciani, David Wilde, Valentin Belchenko, Sviatoslav Richter, Kornél Zempléni, Tibor Wehner (piano) ; Pál Lukács (alto) ; Chœur et Orchestre Philharmonique de Budapest, Orchestre symphonique de la Radio hongroise ; János Ferencsik, György Lehel, Zoltán Kodály (direction). Livret en anglais. 17 CD Decca Eloquence 4844395. 2025.
Decca Eloquence nous propose une anthologie magistrale « à la hongroise », exhumant des bandes précieuses issues des catalogues Deutsche Grammophon, Westminster et Koch. Le fil conducteur de ce coffret est la célébration du patrimoine symphonique, choral et concertant de la Hongrie, servi quasi exclusivement par ses propres ambassadeurs. Le menu est plantureux : 17 Cds qui constituent une véritable somme musicologique et artistique.
Les deux figures de proue de cette édition sont les chefs d’orchestre János Ferencsik (1907-1984) et György Lehel (1926-1989). Si l’école de direction hongroise du XXe siècle a brillé à l’échelle mondiale grâce aux exilés de génie tels que George Szell, Eugene Ormandy, Fritz Reiner, Georg Solti ou Ferenc Fricsay, la notoriété de Ferencsik et Lehel est restée plus confidentielle, principalement pour des raisons politiques. Tous deux firent le choix de rester en Hongrie après l’écrasement de l’insurrection de 1956, portant à bout de bras la vie musicale nationale — l’un à l’Opéra et à la Philharmonie, l’autre à la Radio — dans un contexte où tout était à reconstruire. Revenons brièvement sur ces deux figures.
János Ferencsik, formé au Conservatoire national de Budapest auprès de László Lajtha, fut une figure tutélaire. Répétiteur à l’Opéra dès 1927, il devint l’assistant d’Arturo Toscanini à Bayreuth en 1930-1931, une rencontre décisive complétée par des échanges avec Bruno Walter et Furtwängler. Proche de Bartók, il dirigea son concert d’adieu en 1940 avant l’exil du compositeur. Directeur musical de l’Opéra après 1945 et chef principal de l’Orchestre Philharmonique National dès 1952, il incarna la continuité et l’excellence de la tradition hongroise.
György Lehel, de près de vingt ans son cadet, fut l’élève de Pál Kadosa pour la composition et de László Somogyi pour la direction. Entré à la Radio hongroise en 1950, il prit la tête de son orchestre symphonique (l’actuel Orchestre symphonique de Budapest) en 1962. Son engagement pour la création contemporaine est phénoménal : il créa pas moins de 219 œuvres de 58 compositeurs différents. En 1971, il mena la première tournée nord-américaine d’un orchestre hongrois, triomphant notamment au Carnegie Hall.
Dans les œuvres de Liszt et Bartók, ces deux chefs ne proposent pas des lectures « d’importation » : il s’agit de leur langue maternelle, avec ses accents, ses respirations et ses silences spécifiques. Ferencsik affirmait diriger Bartók « aussi naturellement qu’il respirait », et cette évidence s’entend à chaque plage. Loin des « rutilances » démonstratives des phalanges occidentales — ce n’est ici ni le Solti de Londres, ni le Boulez de Chicago —, les interprétations sont d’une probité musicale exemplaire. Le Liszt de Ferencsik fleure bon la terre et les voyages à travers l’Europe, tandis que son Bartók conserve une sève paysanne authentique, à l’image des rares Trois scènes de village, fraîches comme un verre de Tokay estival.
Certes, il existe des versions plus percutantes de la Faust-Symphonie, de la Dante-Symphonie ou du Mandarin merveilleux, mais la ferveur des forces chorales et instrumentales locales confère à ces lectures une valeur documentaire et artistique inestimable. On saluera particulièrement les superbes gravures de la Messe de Gran et de la Messe hongroise du couronnement, deux partitions puissantes trop rarement entendues. Le coffret explore également le catalogue d’Ernő Dohnányi, avec ses célèbres Variations sur une chanson enfantine (portées par le piano de Kornél Zempléni) et la suite évocatrice Ruralia Hungarica. On sera en revanche plus réservé sur une Messe Nelson de Haydn, au style aujourd’hui daté.
Le volet des solistes est tout aussi fascinant. On retrouve Kornél Zempléni (1922-2013) dans les deux premiers concertos de Bartók. Ce pédagogue d’exception, formé par Dohnányi, fut le patriarche d’une dynastie de musiciens et un interprète de référence de la musique de son temps. Autre rareté : les concertos pour alto de Bartók et Gyula Dávid, servis par Pál Lukács (1919-1981). Ce virtuose, qui fut également chanteur et dirigea le département de chant de l’Académie Liszt, a véritablement « émancipé » l’alto en Hongrie, lui rendant ses lettres de noblesse en tant qu’instrument soliste.
Parmi les autres pépites, citons le légendaire Sviatoslav Richter dans une lecture magistrale de la Fantaisie hongroise de Liszt, ou encore un album « Kodály par Kodály » (Summer Evening, Concerto pour orchestre) d’une élégance et d’une transparence admirables. Le CD 17, consacré au Concours Liszt-Bartók 1961, offre un témoignage historique émouvant : on y entend le lauréat Gábor Gabos, mais aussi un tout jeune Dino Ciani et un David Wilde en état de grâce.
Le coffret s’aventure enfin hors des frontières avec des gravures issues du catalogue Koch : l’oratorio La Légende de Sainte Élisabeth dirigé par Siegfried Heinrich, ainsi que les deux Légendes pour orchestre et le sublime et méconnu Cantico del sol di Francesco d’Assisi sous la baguette de Gerd Albrecht à Berlin.
En conclusion, Decca Eloquence livre ici un coffret en patchwork, complexe à synthétiser mais absolument essentiel. Il rend justice à un répertoire magnifique et, surtout, à une pléiade d’interprètes injustement négligés par la mémoire collective, mais dont le talent et la dévotion ont maintenu vivante l’âme musicale de Budapest.
Son : 8 – Livret : 9 – Répertoire : 10 – Interprétation : 9
Pierre-Jean Tribot