La complicité violoncelle/piano, au détour des XIXe et XXe siècles 

par

César Franck (1822-1890) : Sonate pour violoncelle et piano en la majeur, transcription Jules Delsart. Nadia Boulanger (1887-1979) : Trois Pièces pour violoncelle et piano. Claude Debussy (1862-1918) : Sonate pour violoncelle et piano en ré mineur. Matthijs Vermeulen (1888-1967) : Sonate pour violoncelle et piano. Lidy Blijdorp, violoncelle ; Tobias Borsboom, piano. 2024. Notice en anglais et en français. 65’ 29’’. Channel Classics CCS47726.

Pour illustrer l’intérêt croissant du public français pour la musique de chambre à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, la violoncelliste hollandaise Lidy Blijdorp (°1986) et son compatriote, le pianiste Tobias Borsboom (°1988) ont choisi un programme de pages célèbres, auxquelles s’ajoute une sonate du compositeur Matthijs Vermeulen, hollandais lui aussi, qui fut lauréat, avec sa Symphonie n° 2, du Concours Reine Elisabeth de composition en 1953 ; Franz André dirigea  alors l’œuvre, à la tête de l’Orchestre national de Belgique. De son vrai nom van der Meulen, ce créateur à l’abondant catalogue, dont sept symphonies, s’installa en France à partir de 1921, ne rejoignant les Pays-Bas qu’après 1945. 

On ne présente plus la sonate de César Franck, composée dans sa version violon/piano en 1886 et offerte à Eugène Ysaÿe à l’occasion de son mariage. Cette superbe partition en quatre mouvements, au lyrisme chaleureux, a été arrangée pour violoncelle et piano, dès l’année suivante, par Jules Delsart (1844-1900), illustre virtuose du violoncelle qui fit partie du Quatuor Marsick et d’un trio avec Pablo de Sarasate. Franck approuva la transcription, qui fut éditée en 1888. Une réussite, que maints solistes ont inscrite à leur répertoire. Lidy Blijdorp, qui a étudié à La Haye, à Amsterdam et au conservatoire de Paris, et a achevé sa formation à la Chapelle musicale Reine Elisabeth dans la classe de Gary Hoffman, en propose une version souple et fervente, traversée par des accents lyriques d’une belle intensité (le Recitativo - Fantasia), l’engagement affleurant tout au long du parcours, le partenariat de Tobias Borsboom, formé au Conservatoire d’Amsterdam, dont le dialogue avec le violoncelle se révèle attentif aux nuances à travers d’émouvants échanges.

Même propension complice pour les brèves Trois Pièces de Nadia Boulanger de 1914, dont deux sont des arrangements de pages pour orgue ou harmonium. Un fluide lyrisme (Modéré) précède un moment enjoué (Sans vitesse et à l’aise) avant une active virtuosité (Vite et nerveusement rythmé). À 27 ans, la sœur de Lili confirmait son talent créatif. La sonate de Debussy, écrite sur la côte normande en l’été 1915, est une vitrine pour le violoncelle, le piano lui servant surtout de faire-valoir. Conçue comme un hommage aux maîtres français du XVIIIe siècle et à la peinture de Watteau, elle propose un Prologue d’une noblesse rêveuse, où pointe souvent l’émoi, une Sérénade raffinée qui évoque guitare et mandoline, et un Final aux couleurs légères, avec des images hispanisantes. De conception resserrée (moins de onze minutes), elle permet à Lidy Blijdorp de concrétiser avec hauteur de vue ce mélange inimitable d’humour douloureux, de cafard, de sarcasme et de douce mélancolie, énoncé par Harry Halbreich en 1980.        

On accordera une oreille attentive à la sonate de Matthijs Vermeulen, dont la présentation est assurée dans la notice par le beau-fils du compositeur, Ton Braas, qui publia la première biographie le concernant. Dès ses vingt ans, Vermeulen écrivit de la critique musicale, activité qu’il poursuivit pendant quatre décennies. Il admirait profondément la sonate de César Franck, mais aussi sa symphonie. Lorsqu’il s’installa en France en 1921, il devint un ami de Nadia Boulanger. Sa Sonate pour violoncelle et piano date de 1918, encouragée par l’audition de celle de Debussy, jouée à Amsterdam après son décès, le 25 mars de la même année. Les deux mouvements reflètent le récent mariage de Vermeulen et la passion de l’amour, associée par le compositeur à Vénus dans l’Assez lent, puis le contexte dynamique de l’attente de la fin de la guerre. Un chant militaire, évoquant Mars, précède, dans l’Assez vite, un retour au chant d’amour qui conclut cette partition de vingt minutes. Très inspirés, les deux interprètes hollandais rendent un bel hommage à leur compatriote, en dégageant les lignes pianistiques qui font émerger la mélodie sensible du violoncelle qui se déploie dans la première partie, puis en assurant la vitalité du registre grave ou aigu de leurs instruments respectifs. Du beau travail chambriste, bien mis en place.

Son : 8,5    Notice : 9    Répertoire : 10    Interprétation : 9

Jean Lacroix  

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