Des interprètes polonais pour l’Argentin Alberto Ginastera
Alberto Ginastera (1916-1983) : Pampeana n° 1 op. 16, rhapsodie pour violon et piano ; Dos Canciones op. 3 ; Cinco canciones populares argentinas op. 10 ; Pampeana n° 2 op. 21, rhapsodie pour violoncelle et piano ; Quintette pour piano et quatuor à cordes op. 29 ; Sonate pour violoncelle et piano op. 49. Andrzej Pikul, piano ; Oriana Masternak, violon ; Ewa Menaszek, mezzo-soprano ; Beata Urbana et Pawel Czarakcziew, violoncelles ; Quatuor Messages. 2025. Notice en polonais, en anglais et en espagnol. 78’ 27’’. Dux 2216.
L’Argentin Alberto Ginastera, d’origine catalane par son père et italienne par sa mère, est l’un des compositeurs sud-américains les plus importants du XXe siècle. Essentiellement connu des mélomanes par ses deux brillants ballets Panambí (1937) et Estancia (1941), par ses deux concertos pour piano (1962 et 1972, dans sa période néo-expressionniste) et par ses pages pour piano, il a laissé aussi un catalogue abondant en musique orchestrale, vocale et chorale, ainsi que trois opéras, dont l’un, Romarzo (1967), fit scandale en raison de l’immoralité de son sujet. Formé au Conservatoire de Buenos Aires, il a composé très jeune, s’est rendu aux États-Unis en 1946/47, où il fut très apprécié par Aaron Copland, enseigna dans la capitale de son pays, avant de s’exiler en Suisse, censuré par la dictature argentine, à partir de 1969. Il est mort à Genève.
Le pianiste polonais Andrzej Pikul (°1954) est le moteur du présent album Dux, consacré à la musique de chambre avec piano, dont un choix est ici proposé au fil de la carrière de Ginastera, abordant ainsi les différentes périodes de sa création, entre 1938 et 1979. Formé au Conservatoire de Cracovie, Pikul a suivi des masterclasses de Paul Badura-Skoda à Vienne (1981/83), mais aussi de Tamás Vásáry à La Lenk, en Suisse, dans l’Oberland bernois, et de Vlado Perlemuter à Paris. Dans la notice qu’il signe, Pikul explique que sa fascination pour Ginastera a commencé en 1980, lorsqu’il a joué la Sonate n° 1 du compositeur lors de son récital final à l’Académie de Musique de Cracovie. Son intérêt pour l’Argentin ne s’est jamais démenti depuis, et a abouti à l’enregistrement pour Dux, en 2007, de l’intégrale pour piano seul. Pikul ne s’est pas arrêté là. Il a aussi exploré l’abondante musique de chambre, dont il offre un panorama, avec la complicité de sept autres solistes polonais.
Ginastera considérait que sa production se divisait en trois périodes : une inspiration de « nationalisme objectif » de 1935 à 1947, de « nationalisme subjectif » de 1948 à 1957, et, pour la suite, de néo-expressionnisme. Pikul parle de « folklore imaginaire », à voir aussi comme une synthèse entre la tradition sud-américaine et le cosmopolitisme. La rhapsodie pour violon et piano Pampeana n° 1 (1947) ouvre le programme de façon néoclassique. Un violon mélancolique, auquel la violoniste Oriana Masternak arrache des plaintes avant de s’élancer dans des rythmes affirmés, est accompagné par le piano, dont le son a des effets de guitare. Retour en arrière pour Dos Canciones de jeunesse (1938, Ginastera a 22 ans), sur des textes du poète et compositeur uruguayen Fernán Silva Valdés (1887-1975). La Canción al árbol del olvido, qui évoque un amour oublié, deviendra célèbre dans sa transcription pour piano, par le compositeur, sous le nom de Milonga. Les Cinco canciones populares argentinas (1943) sont basées sur des airs populaires argentins, que la mezzo-soprano Ewa Menaszek aborde avec un bel engagement. Le piano y joue un rôle important dans la mise en valeur du chant, qui se révèle triste ou animé de couleurs variées.
La rhapsodie Pampeana n° 2 (1950) est destinée au violoncelle et au piano. Elle se situe au début de la période de « nationalisme subjectif » et s’inspire de façon profonde de l’espace de la pampa et du style « gaucho ». On constate chez Ginastera une propension à la nostalgie lorsqu’il utilise les chants et les rythmes de l’Argentine. Ici, c’est la violoncelliste Beata Urbanek qui laisse le chant de son instrument se développer de façon mystérieuse ou dynamique. On la retrouve parmi les membres du Quatuor Messages dans le Quintette pour piano et quatuor à cordes de 1963. Ginastera est entré dans sa période néo-expressionniste. Cette partition en quatre mouvements se caractérise par des cadences destinées à l’alto et au violoncelle, aux deux violons, puis au piano, qui viennent s’intercaler dans un discours tourmenté et abrupt, où l’on relève des traits dodécaphoniques. L’inspiration trouve sa source dans la musique précolombienne, par exemple l’usage par le violoncelle du harawi, chant d’amour des Incas de la région de Cuzco, ville en altitude qui fut la capitale de cette civilisation. Le Quatuor féminin Messages, fondé en 2014 (Malgorzata Wasiucionek-Potera et Oriana Masternak aux violons, Maria Shetty à l’alto et Beata Urbanek citée plus avant), propose, avec Andrzej Pikul au piano, une version très engagée de cette partition.
Après avoir divorcé de sa première épouse, Ginastera se remarie en 1971 avec la violoncelliste argentine Aurora Nátola (1923-2009). Tous deux vont élire domicile à Genève. Il lui dédie sa Sonate pour violoncelle et piano de 1979, une œuvre lyrique et passionnée en quatre mouvements, fougueuse et très rythmée, dans laquelle on retrouve encore, dans l’Allegro con fuoco final, des traces de la musique inca du nord de l’Argentine. Pawel Czarakcziew (°1996) et Andrzej Pikul donnent à cette sonate débridée et échevelée une irrésistible impulsion.
Dans la notice, Andrzej Pikul définit en quelque lignes les caractéristiques de Ginastera que l’album met en lumière : vitalité, énergie, éléments vivement contrastés, rapides et aigus, accents mobiles et syncopés, rythmes de danses, explosions des cordes, mais aussi détente, intimité, couleurs raffinées et atmosphère irréelle. Le programme, bien servi par des interprètes qui s’y investissent, répond bien à ces divers critères.
Son : 8 Notice : 10 Répertoire : 9 Interprétation : 9
Jean Lacroix