Deux petits bijoux de Leonard Bernstein, avec David Stern en maître d’œuvre inspiré

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Le point commun entre les deux œuvres de ce concert : le couple, selon le grand compositeur américain (dont, au passage, l’homosexualité était notoire, ce qui ne l’a pas empêché de faire un véritable mariage d’amour avec Felicia Montealegre).

Tout d'abord avec le court (une quarantaine de minutes) opéra en un acte Trouble in Tahiti. Daté de 1951 (soit quelques années avant West Side Story, l’œuvre qui a fait la gloire éternelle du compositeur), au moment de son mariage, il tient autant de la comédie musicale la plus légère, que de l’opéra le plus profond, en passant par la musique de pub. Sur fond de critique de la société américaine qui idéalise la famille de classe moyenne dans son pavillon de banlieue (rêve incarné par un « Trio » de chanteurs, qui, à la manière du chœur grec antique, commentera le récit avec un sarcasme savoureux), un couple (Sam et Dinah) s’embrouille. On découvre un homme égoïste en famille, préoccupé avant tout par son sport et sa carrière, mais charmant dans son monde professionnel (avec ses clients et sa secrétaire), et une femme jalouse, en souffrance, qui raconte ses rêves torturés à son analyste... et finalement tout aussi égoïste. L’après-midi, pendant que Sam s’enorgueillit d’exploits sportifs, Dinah va au cinéma voir un médiocre film sentimental : Trouble in Tahiti. Le soir, à la maison, ils tentent tant bien que mal de se retrouver. Il lui propose d’aller au cinéma, voir... Trouble in Tahiti. Elle accepte. Vont-ilsainsi raviver leur amour ? Ou n’est-ce qu’un nouvel artifice ? Bernstein composera une suite, A Quiet Place, en 1983, dans laquelle il y a peut-être la réponse...

Mais nous ne l’aurons pas en cette soirée à la Cité de la Musique. À la place, nous entendons un cycle de huit chansons, composé quelques années encore plus tard, en 1988 (c’est son dernier ouvrage d’importance ; il meurt en 1990) : Arias and Barcarolles. Bernstein avait perdu son épouse une dizaine d’années auparavant, et ne s’en serait jamais vraiment remis (malgré leur séparation, l’homosexualité du compositeur, pourtant connue de Felicia Montealegre depuis longtemps, et ayant donné lieu à un pacte entre eux, ayant sans doute fini par être trop compliquée). C’est une œuvre d’une demi-heure environ, à l’ambition dramatique et psychologique certaine, d’une grande tension, dense et complexe sur le plan musical. Écrite au départ pour quatre (rapidement réduits à deux) voix et piano à quatre mains, elle nous est proposée dans un arrangement pour orchestre de chambre, réalisé par Bruce Coughlin en 1993, auquel on a beaucoup reproché la perte du caractère intime de l’original.

En attendant, la mise en perspective des deux œuvres, qui s’enchaînent, avec un même ensemble instrumental (deux flûtes, hautbois, clarinette, saxophone, basson, deux cors, trompette, trombone, percussions, quintette à cordes et piano) et des chanteurs communs, permet d’approfondir cette réflexion sur le couple selon Bernstein (qui a écrit lui-même la quasi-totalité des textes que nous entendons tout au long de la soirée). Toujours le couple, donc, dans Arias and Barcarolles, et même seulement le couple : en scène, « Elle » et « Lui ».

Dans Trouble in Tahiti, le couple était chanté par Natalie Pérez (tour à tour caressante et moqueuse) et Kevin Arboleda (à la fois odieux et sincère), particulièrement dignes, malgré le ridicule de certaines situations, et émouvants, malgré leurs agaçants travers. Le « Trio » était composé de Cécile Madelin, Max Latarjet et Lucas Pauchet. Ce sont les deux premiers qui reprennent les rôles du couple dans Arias and Barcarolles : leurs voix, chaudes et ardentes, se répondent de façon souvent réellement poignante. Le troisième, Lucas Pauchet, n’est toutefois pas totalement absent, puisqu’il apparaît, dans son costume de petit garçon, dans un irrésistible duo, aux allures de combat parlé, avec le chef d'orchestre lui-même !

À propos de costumes, Véronique Seymat a fait le choix, outre ce personnage en culotte courte, d’habiller les deux hommes (costume beige et cravate rayée) et les deux femmes (robe jaune à fleurs rouges, cintrée, au genou) identiquement. De sorte que le couple de Trouble in Tahiti ressemble à celui d’Arias and Barcarolles (avec une différence notable cependant : les deux femmes ont sensiblement le même gabari, et ont exactement la même coiffure, ce qui n’est pas le cas des hommes, ni pour la taille ni pour la chevelure, de sorte que ceux-ci paraissent moins interchangeables que celles-là).

L’ensemble est donc placé sous la direction de David Stern, qui est avec cette musique dans son élément (ou plutôt dans l’un de ses éléments, car il n’est pas moins à l’aise dans d’autres répertoires). C’est lui qui a créé l’Atelier Lyrique Opera Fuoco dont les chanteurs du soir sont les solistes. Leur homogénéité, que ce soit sur le plan vocal, musical ou scénique, est sans faille, et participe de beaucoup à la réussite du projet. Quant à l’ensemble instrumental, il est composé des musiciens de l’Orchestre national d’Île-de-France, tous impeccables. Il faut saluer le remarquable équilibre des voix entre elles d’une part, des instruments entre eux d’autre part, et de l’ensemble réuni. Nous le devons au chef d'orchestre, toujours extrêmement attentif, mais sans donner l’impression de contraindre qui que ce soit, bien au contraire : il laisse tout l’espace d’expression possible, autant aux chanteurs qu’aux instrumentistes, et l’on sent qu’il les pousse à s’écouter de bout en bout.

La « direction d’acteurs » (on ne peut pas parler réellement de mise en scène, mais ce n’est pas non plus tout à fait une version de concert) a été confiée à Elsa Rooke : quelques astucieux déplacements aident à mieux faire sentir les enjeux. Si l’on ajoute que le concert est surtitré, nous avons tous les ingrédients d’une soirée parfaitement réussie, à la fois divertissante et intense.

Paris, Cité de la Musique (Salle des Concerts), 22 janvier 2026

Pierre Carrive

Crédits photographiques :  Capucine de Chocqueuse

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