Émouvant récital baroque au piano de David Fray
Baroque Encores. Œuvres de Johann Sebastian Bach (1685-1750), Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Domenico Scarlatti (1685-1757), François Couperin (1668-1733), Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Pancrace Royer (c1703-1755). David Fray, piano. Livret en français, anglais, allemand. Décembre 2024. 85’52’’. Erato
Avouons qu’estampillé d’une telle enseigne (Baroque encores), on craignait un complaisant réservoir de bis sans autre enjeu ni prétexte que venir à la soupe. Nous l’avons entendu sans d’abord consulter la notice, alors surpris d’une sélection qui privilégie les climats pudiques, sans racoler des pages démonstratives dont regorge aussi le XVIIIe siècle. Intelligente, cultivée, cette notice nous apprendra que ce CD « découle en partie des pièces choisies pour la mise en musique de L’Enfant oublié », un spectacle narratif contant l’histoire tragique du fils de Louis XIV disparu d’une tuberculose osseuse à l’âge de sept ans. David Fray y accompagnait les récitations de sa compagne Chiara Muti. Ces pièces ont été choisies « pour l’impact émotionnel qu’elles sont capables de créer en un temps ramassé ».
Outre Bach qui se taille la majeure partie de ce récital, le pianiste a dû puiser dans un répertoire qui ne lui était pas familier. Avoisinant l’heure et demie, le généreux minutage aurait d’ailleurs permis d’ignorer la fougueuse et versatile Vertigo de Royer, ici affadie par une hésitation en dentelle, une ornementation en taffetas : la fièvre et les trépignements passent mieux la rampe au clavecin (qu’on réécoute par exemple Christophe Rousset chez L’Oiseau-Lyre).
Dans ce décor feutré que David Fray habite et habille en connivence, on se laissera volontiers toucher par son regard introspectif, libre de toute allégeance stylistique. Un titre comme « Baroque Malinconia » aurait d’ailleurs mieux traduit l’humeur de cette anthologie et de l’interprétation, souple et crépusculaire. À cet égard, la notice vient expliquer, corroborer ce que l’écoute suggérait : la fréquentation du chorégraphe John Neumeier amena David Fray à rechercher l’élasticité du geste plus que la pulsation exacte, à l’instar d’un danseur qui change habilement de position.
L’Andante de la Triosonate en mi mineur donne le ton : essentiellement lyrique, voire mélancolique. S’y rattacheront aussitôt le plaintif Rappel des Oiseaux de Rameau, les lancinantes Sonates en si mineur et fa mineur de Scarlatti, encadrant une ré mineur qui fait irruption dans cet univers endolori, d’autant que les trilles entravent la projection, un peu claudicante. Allemande et Sarabande (BWV 815, 823) nous ramènent ensuite à des rives de nostalgie dont David Fray ménage les horizons poétiques.
Dans ce registre, le florilège pouvait difficilement faire l’impasse sur des tubes comme l’Air BWV 1068 (popularisé dans une adaptation pour archets « sur la corde de sol »), ou les Baricades mistérieuses, ici ointes dans une osmose romantisée qui brouille les lignes, jusqu’à une délicate conclusion arpégée. Même évanescence pour cette Aimable de Pancrace Royer, dont la grâce s’enlise dans une molle indécision. On peut succomber à ce tendre Menuet de Haendel, revu par Wilhelm Kempff (1895-1991) dont on entendra deux autres transcriptions : la Siciliano de la Sonate pour flûte BWV 1031, à laquelle David Fray assure un émouvant cantabile à pleine voix, et la Sinfonia de la cantate BWV 29, restituée dans une séductrice, puissante polyphonie.
L’orgue du Cantor inspirera d’autres étapes. L’aria de la Pastorella BWV 590. Le Largo de la cinquième Triosonate arrangé par le grand pianiste russe Samuel Feinberg (1890-1962), –un des précieux moments de cet album. Le sublime Ich ruf zu dir solennisé par Ferruccio Busoni (1866-1924) dans une résonnance de glas. On récoltera enfin une rareté avec l’Andante de la Sonate pour violon en la mineur, transcrit par le réalisateur Bruno Monsaingeon, bien connu des mélomanes, et ici enregistré pour la première fois.
Certaines interprétations cajolées ne seront pas au goût de toutes les oreilles, sauf à respecter la licence esthétique que le pianiste s’est accordée. Pour ses fans, un disque de chevet, littéralement, et pour toute âme sensible, un baume qui ne nous a pas laissé indifférent.
Christophe Steyne
Son : 8 – Livret : 9 – Répertoire : 8-10 – Interprétation : 9