Entre récital et symphonie au Festival Beethoven de Varsovie
C’est dans le cadre prestigieux du Château Royal de Varsovie que se tient le récital du pianiste irlandais Barry Douglas. Le programme réunit quatre ensembles d’œuvres : les Impromptus op. 142, D. 935, nos 1 et 2, de Franz Schubert, une sélection des Dix pièces tirées du ballet « Roméo et Juliette », op. 75 de Sergueï Prokofiev, des extraits des Fantasies op. 116 de Johannes Brahms, ainsi que la Sonate pour piano en fa mineur op. 57 « Appassionata » de Ludwig van Beethoven.
Le concert s’ouvre avec les deux premiers Impromptus de Schubert. Composées en 1827, période particulièrement féconde pour le compositeur, ces pièces occupent une place de choix dans le répertoire romantique. Dans le premier, en fa mineur, Barry Douglas déploie une ampleur quasi orchestrale, marquée par des contrastes saisissants entre passages solennels et élans lyriques. Le second, un menuet en la bémol majeur, introduit un changement d’atmosphère : l’interprétation, vive et brillante, évoque une danse élégante.
Suit une sélection des pièces issues du ballet Roméo et Juliette de Prokofiev. Le pianiste y met en valeur de forts contrastes, entre la tendresse des scènes d’amour et la violence des affrontements, parfois teintés d’ironie. Grâce à des rythmes incisifs et une grande variété de couleurs, il instaure une véritable dimension théâtrale.
Après l’entracte, place aux Fantaisies op. 116 de Brahms, œuvres tardives empreintes d’introspection. Entre rêverie mélancolique et élans passionnés, Douglas explore une palette expressive fine et nuancée. Le récital s’achève avec l’« Appassionata » de Beethoven, sommet du répertoire pianistique. Son interprétation se distingue par une intensité dramatique saisissante : de l’inquiétude sombre du premier mouvement à la course effrénée du finale, le pianiste déploie une énergie presque volcanique, portée par une tension constante et une virtuosité éclatante. Le mouvement central offre un contraste bienvenu, tel une parenthèse de douceur.
Le second concert se déroule à la Philharmonie Narodowa, avec le violoniste Vadim Gluzman, le Sinfonietta Varsovia et le chef Sergey Smbatyan. Le programme comprend la Chaconne in memoriam Giovanni Paolo II de Krzysztof Penderecki, le Concerto pour violon en ré majeur op. 77 de Brahms, l’Ouverture « Egmont » op. 84 de Beethoven et la Symphonie n° 3 en mi bémol majeur op. 97 « Rhénane » de Robert Schumann.
La soirée débute avec la Chaconne de Penderecki. Le Sinfonietta Varsovia en propose une lecture d’une gravité sombre, presque liturgique, où la douleur contenue se transforme en une méditation profondément émouvante. Sous la direction de Sergey Smbatyan, l’œuvre se construit autour d’une lente montée en intensité, portée par une basse obstinée.
Le concert se poursuit avec le Concerto pour violon de Brahms, véritable pilier du répertoire violonistique romantique. Vadim Gluzman en livre une interprétation à la fois virtuose et habitée. Loin de se limiter à un rôle soliste, il engage un dialogue constant avec l’orchestre, attentif à la moindre inflexion. Le premier mouvement allie lyrisme et fougue, tandis que la cadence impressionne par sa maîtrise technique et sa musicalité. L’adagio déploie un cantabile lumineux, où s’illustre notamment le premier hautbois par la beauté de son timbre. Le finale séduit par son énergie dansante aux accents tziganes, porté par une interprétation à la fois joyeuse et entraînante.
Après la pause, l’Ouverture « Egmont » de Beethoven ouvre la seconde partie. Inspirée du drame de Goethe, elle concentre toute la tension tragique du combat pour la liberté. Sergey Smbatyan et le Sinfonietta Varsovia en soulignent d’abord la noirceur initiale avant de conduire la musique vers une affirmation héroïque, culminant dans une coda triomphante.
Enfin, la Symphonie « Rhénane » de Schumann clôt la soirée. L’orchestre nous transporte sur les rives du Rhin dès le premier mouvement, porté par une énergie lumineuse et un souffle généreux. Le second mouvement, aux allures de danse populaire, se distingue par un rythme balancé et une rusticité élégante. Le troisième offre un moment de respiration plus intime, empreint de lyrisme retenu et de douce mélancolie. Le quatrième mouvement, inspiré par la cathédrale de Cologne, constitue le point culminant de gravité : l’atmosphère y devient solennelle avec le chorale de cuivres évoquant recueillement et majesté. Le finale retrouve une énergie libre et jubilatoire, baignée de clarté, et conclut l’œuvre dans un élan de joie affirmée.
Varsovie, la Philharmonie, le 29 mars 2026
Thimothée Grandjean
Crédits photographiques : Benjamin Ealovega