Exigeantes Suites pour viole du Sieur Demachy : Flore Seube triomphe d’une intégrale
Sieur Demachy ( ?-c1700) : Pièces de violle, En musique et en Tablature, différentes les unes des autres, et sur plusieurs Tons. Flore Seube, viole de gambe. Janvier-février 2025. Livret en français. Digipack deux CDs 61’16 + 58’35’’. Les Belles Écouteuses LBE 32
S’ancraient-ils dans le terroir de Machy, entre baie de Somme et Crécy-en-Ponthieu, les ancêtres de ce Sieur dont on situe la naissance à Abbeville ? On ne sait exactement quand il naquit et s’éteignit, ce contemporain et rival de Monsieur de Sainte-Colombe, élève comme lui à Paris du musicien bruxellois Nicolas Hotman (c1610-1663). C’est dans la capitale qu’il publia en 1685 ses Pièces de violle, gravées par les ateliers d’Henri Bonneüil, sis dans l’ancienne rue au lard en l’actuel quartier des Halles. Huit suites de danses, dans un format pour moitié en tablatures et pour moitié en partitions.
Ces pages émergèrent dans une société raffinée, où la figure du maître de musique enseignait à une aristocratie, une bourgeoisie friandes du prestige de la Cour, sous le règne de Louis XIV. Émancipée du consort, la gambe gagnait dans ces cénacles ses galons solistes, et alimenta bientôt un répertoire d’abord non écrit ou manuscrit. Dans ce terreau, la page-titre s’honore que les œuvres conçues par Demachy furent en France « les premieres qui jusques à present ayent paru au jour », un an avant le Premier Livre de Marin Marais (1686) publié par Ballard.
« Passionnée pour cette œuvre à l’occasion d’un mémoire de recherche au CNSMD de Lyon portant sur l’interprétation de ses préludes », Flore Seube assume ici « l’aboutissement d’un rêve mûri depuis dix ans » : l’enregistrement intégral de ce recueil qui pour nombre de mélomanes fut révélé par Jordi Savall et son vinyle confié en décembre 1976 aux micros de Thomas Gallia pour Astrée. Quinze ans plus tard suivit un CD de Jonathan Dunford chez Adda. Puis deux autres anthologies captées en l’église Saint-Rémi de Franc-Waret : par Romina Lischka (Musica Ficta, 2013) et Paolo Pandolfo (Glossa, 2011), dont Flore Seube suivit les classes à la Schola Cantorum de Bâle.
Plumage ou ramage, jeu harmonique ou mélodique ? À l’époque, la controverse faisait rage. La viole devait-elle déployer une trame polyphonique dérivée de l’art des luthistes, moyennant d’acrobatiques ports de main, ou prendre simplement modèle dans la vocalité telle que le prôna Jean Rousseau (1644-c1700), adversaire du Sieur Demachy et auteur d’un Traité expliquant « la véritable manière de gouverner l'archet » ?
Prélude, Allemande, Courante, Sarabande (parfois doublées), Gigue, Gavotte, Menuet auquel se substitue la Chaconne dans la Suite en sol majeur : en huit galeries se dévoile un riche commerce de voix, de tessitures mêlées, prenant soin de consigner l’ornementation. Dans le redoutable écheveau tressé par ces exercices, l’enjeu est d’asseoir un rythme sans contraindre l’évocation, y puiser une expression sans dégingander la ligne de chant. Sur sa basse de viole à sept cordes de Pierre Jacquier (2006) au diapason à 400 Hz, la professeure au Conservatoire de Bordeaux réussit la gageure d’un jeu lisiblement articulé, substantiel, puissant, –à condition de modérer l’amplificateur pour désenfler un intrusif volume sonore.
Qui cherche une intégrale de ces pièces assez peu fréquentées trouvera dans ce double-album un guide sûr. Ces deux heures sans continuo, sans filet, sans autre assurance que la maitrise technique d’un instrument érigé en virtuose solitaire, attirent l’attention sur ce mystérieux compositeur autant que sur sa talentueuse traductrice, déjà appréciée dans les rangs de l’ensemble Concerto Soave de Jean-Marc Aymes. On en espère d’autres réalisations discographiques du même niveau.
Christophe Steyne
Son : 8,5 – Livret : 8,5 – Répertoire : 8 – Interprétation : 9,5