Fabien Gabel, perspectives viennoises et transcontinentales 

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Le chef d’orchestre Fabien Gabel est l’une des baguettes qui compte. Régulièrement invité des grands orchestres, dont les plus prestigieuses phalanges des USA, il vient de faire ses débuts au MET. En septembre dernier, il a également pris ses fonctions à la Direction musicale du Tonkünstler-Orchester Niederösterreich, un orchestre autrichien au passé historique d’une rare densité. Fabien Gabel revient sur les développements récents de sa carrière et sur sa collaboration avec son orchestre autrichien.    

Vous venez de diriger le Mahler Chamber Orchestra pour une tournée de concerts en Espagne avec la célèbre pianiste Yuja Wang en soliste. Comment s’est passée cette tournée ? 

La tournée s'est bien déroulée nous avons joué dans des salles merveilleuses, comme San Sebastian et Barcelone. Certaines de ces salles sont magnifiques, comme le Palau de la música catalana à Barcelone ou l’Auditorio de Jameos del Agua de Lanzarote, qui est creusé dans la roche volcanique. J’étais très heureux de collaborer avec la fabuleuse Yuja Wang, qui est une pianiste extraordinaire dont la virtuosité est impressionnante et avec le Mahler Chamber Orchestra, phalange d’une virtuosité et d’une énergie exceptionnelles.     

Vous venez, en septembre 2025, de prendre fonction comme Directeur musical du   Tonkünstler-Orchester Niederösterreich, un orchestre autrichien, plus que centenaire, est chargé d'histoire (Sous la direction de Franz Schreker, l'Orchestre Tonkünstler de Vienne créa les  Gurre-Lieder d'Arnold Schoenberg en 1913. De 1919 à 1923, Wilhelm Furtwängler fut le chef d'orchestre principal. Bruno Walter, Otto Klemperer, Felix Weingartner, Hermann Abendroth et Hans Knappertsbusch dirigèrent l'Orchestre Tonkünstler les années suivantes). Comment avez-vous rencontré cet orchestre et comment en êtes-vous devenu le Directeur musical ?    

J'ai été invité à diriger l'orchestre, pour la première fois en 2019, avec un programme incluant entre autres la Sinfonietta de Korngold et la “Scène d’amour” de Feuersnot de  Richard Strauss. Une excellente entente a rapidement émergé. Ensuite, j’ai été réinvité à plusieurs reprises. Revenir au pupitre du Tonkünstler-Orchester Niederösterreich m’apportait beaucoup de satisfaction et  j'aimais beaucoup travailler avec cet orchestre. J'ai senti que certains musiciens semblaient désireux de travailler à plus long terme avec moi. Et puis, j'ai été sollicité pour devenir le Directeur musical à la suite à l’annonce du départ de Yutaka Sado, mon prédécesseur. 

Quelles sont vos ambitions et quels sont vos projets dans le cadre de votre mandat à la direction musicale du Tonkünstler-Orchester Niederösterreich ? 

Je souhaite développer plusieurs axes : tout d’abord, programmer le répertoire français, qui a été peu joué par l'orchestre auparavant. Je souhaite également mettre en avant des compositeurs viennois moins joués, comme Zemlinsky, Schreker ou Marx. Ce répertoire intéresse l'orchestre qui le maîtrise très bien et il nous faut nous distinguer des autres orchestres locaux qui programment majoritairement le grand répertoire classique (Strauss, Mahler, Bruckner, Brahms, Beethoven). En décembre dernier, nous avons joué la Symphonische Nachtmusik de Joseph Marx, figure majeure de la vie musicale viennoise dans les années 1910-30, mais ce compositeur est tombé dans l’oubli. Les concerts à Vienne ont fait salle comble et cette redécouverte a été saluée par la critique et le public. 

Quand on parle d’orchestre viennois, on pense à la sonorité typique des instruments de la facture et de l’école viennoise qui fondent cette identité sonore si caractéristique. Pouvez-vous nous en parler ?  

L'orchestre viennois possède une sonorité très spécifique, notamment pour les bois et cuivres, liée à l'utilisation d'instruments qui ont peu évolué avec le temps et qui caractérisent cette identité unique au monde. Le son viennois est  rond, jamais agressif, même à forte puissance, avec une articulation prononcée (proche de l'école française, mais avec une ampleur sonore supérieure). En tant qu'ancien trompettiste, j'apprécie et je respecte l’école de cuivre autrichienne que je connaissais bien pour avoir travaillé avec Hans Gansch, le légendaire trompettiste solo des Wiener Philharmoniker. Le hautbois viennois a ses détracteurs, mais aussi  ses admirateurs dont je fais partie. Ainsi, j'ai beaucoup de mal à entendre certains solos joués autrement qu'avec un hautbois viennois. Quand on fait le Concerto pour violon de Brahms avec un hautbois viennois, c'est un peu surprenant au début, mais il ne faut pas perdre de vue que c’est cette sonorité   que Brahms avait dans l'oreille quand il a composé le magnifique solo du second mouvement ! 

Mais qu’en est-il de la flexibilité stylistique dans d’autres répertoires que l’austro-allemand ? 

L'orchestre a une flexibilité totale. Il sait jouer avec légèreté et souplesse (par exemple, pour la musique de Johann Strauss). Pour la musique française ou russe, il suffit de guider les musiciens pour qu'ils s'adaptent, ce qu'ils font avec plaisir. Nous avons joué la Symphonie fantastique, et les musiciens ont interprété la partition avec vigueur et énergie. Cet été nous avons donné la première en Europe du “Prélude et Danse” de Sémiramis de Ravel, la qualité de son était absolument parfaite par rapport aux exigences du style. L’orchestre est aussi content de jouer du répertoire inusité et, dans le cas de la pièce de Ravel, ils étaient très contents et fiers d’en donner la première européenne,

Un album digital avec les suites du très rare ballet Schlagobers de Richard Strauss vient de sortir sur les plateformes. C’est un événement car cela faisait près de 30 ans qu’il n’y avait pas eu d'enregistrements de cette partition démonstrative. Quelles sont vos ambitions pour les enregistrements avec votre orchestre ? 

Il s’agit de privilégier l'enregistrement d'œuvres rares ou peu enregistrées, plutôt que de nouvelles versions de classiques déjà abondamment disponibles, comme une énième Symphonie pastorale. Nous réfléchissons à mettre en ligne le récent notre récente interprétation de la pièce de Joseph Marx. Notre idée est d’apporter une pierre à l'élargissement du panorama éditorial.    

Passons l'Atlantique, pour poser les valises à New York car vous venez de faire vos débuts au MET avec Carmen de Bizet. Comment se sont passées les représentations ?   

Ce fut une expérience extraordinaire. L'orchestre du Met est une "Rolls Royce", d'une précision et d'une articulation exceptionnelle avec un son fabuleux. Ils ont une telle connaissance de la partition, car c’est un orchestre qui ne fait que de l”opéra, qu’ils peuvent jouer avec beaucoup de fantaisie également. La qualité de travail est également excellente avec des artistes des plus sympathiques. 

Vous êtes très apprécié aux USA, on vous retrouve souvent au pupitre des grands orchestres…  

Je pars diriger à Minneapolis et ensuite je serai à Detroit. J’apprécie particulièrement la collaboration avec les orchestres américains également pour la dynamique et les échanges dans la mise au point des programmes. Je peux leur faire des propositions, ou ils me font des suggestions, mais nous arrivons toujours à des affiches qui me plaisent particulièrement. Ainsi, à Minneapolis, je dirigerai le Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Debussy,  l'Apprenti sorcier de Dukas mais aussi le “Prélude de l’Acte III” d’Ariane et Barbe bleue de ce même Dukas et la Suite n°2 de Bacchus et Ariane de Roussel.

Le site de Fabien Gabel : www.fabiengabel.com

Le site du Tonkünstler-Orchester Niederösterreich : www.tonkuenstler.at

A écouter :

Richard Strauss: Suite aus dem Ballett «Schlagobers» op. 70. Tonkünstler-Orchester, Fabien Gabel

Crédits photographiques : DR

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