Fazil Say et Lio Kuokmanà Monte-Carlo
Plusieurs fois accueilli par l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Fazil Say n’est pas un simple invité de passage, mais une présence récurrente sur la scène monégasque. C’est André Borocz, fondateur du Festival de Menton, qui le fit découvrir au public en 1997.
Menton aura été le témoin privilégié du parcours de Fazil Say. Dès sa première apparition, le choc fut saisissant : un jeu hors normes, une énergie imprévisible, une liberté rythmique et expressive qui semblaient venir d’une autre planète. À Menton, Say apparaissait alors comme un corps étranger dans le paysage pianistique traditionnel — déroutant, fascinant, impossible à classer. Son Concerto pour piano n° 21 de Mozart demeure un moment inoubliable.
Les années passant, ce même lieu a permis de mesurer l’évolution — ou l’arrêt — de cette aventure artistique. Depuis une vingtaine d’années, Fazil Say y revient fidèle à un répertoire qui varie peu, rejouant les mêmes œuvres, reproduisant les mêmes effets. Les bis, devenus immuables — Black Earth et le Rondo alla Turca revisité — ponctuent désormais ses récitals comme des signatures attendues. Menton, qui fut le théâtre de la découverte et de la surprise, est aussi celui où s’est installée une forme de répétition. L’artiste demeure impressionnant, mais l’explorateur des premières années semble s’être mué en figure familière, presque confortable, face à un public qui le connaît trop bien.
Entre Menton et Monte-Carlo, Fazil Say n’est pas perçu tout à fait de la même manière.À Monte-Carlo, la réception est plus immédiate, plus enthousiaste. Dans le cadre de l’Auditorium Rainier III, porté par l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, la « formule Fazil Say » fonctionne pleinement : virtuosité spectaculaire, œuvres emblématiques, compositions personnelles aux couleurs orientales. Son interprétation très personnelle du Concerto n°2 de Saint-Saëns captive. Il chante à haute voix, tape du pied. Le public applaudit sans réserve, séduit par une identité reconnaissable entre toutes. Là où Menton observe et se souvient, Monte-Carlo célèbre — et l’artiste y trouve manifestement un terrain où son discours, même inchangé, continue de produire son effet.
La soirée s’ouvrait avec Grand Bazar de Fazil Say, donné en première à Monaco. Courte et percussive, cette mise en bouche captait immédiatement l’attention par ses rythmes foisonnants et ses couleurs chatoyantes. Sous la baguette précise et énergique de Lio Kuokman, l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo transformait la partition en un prélude ludique et spectaculaire, préparant idéalement l’oreille à la suite du programme.
Après l’entracte, l’orchestre offrait une interprétation somptueuse de Shéhérazade de Rimski-Korsakov. Kuokman révélait toute la poésie de l’œuvre : souffle narratif, transitions fluides, équilibre subtil des couleurs orchestrales. Les solos étaient superbes, à commencer par le violon de David Lefèvre, lumineux et chantant, suivis de tous les premiers pupitres, répondant avec une écoute et un timbre exemplaire. L’OPMC démontrait sa maturité et son sens collectif, transformant chaque instant en tableau musical.
Le public leur réserva un triomphe. Lio Kuokman s’arrêta devant la section des premiers violons pour rendre hommage au violoniste Gabriel Milito, à l’occasion de son départ à la retraite. Milito a fait partie de l’orchestre pendant 38 ans, incarnant un modèle rare de fidélité.
Monte Carlo, Auditorium Rainier III, 19 février 2026
Crédits photographiques : Emma Dantec / OPMC communication