Fernando De Luca revisite patiemment le clavecin de Royer : leçon d’âme

par

Joseph Nicolas Pancrace Royer (1705-1755) : La Majestueuse, La Zaïde, Les Matelots, Tambourins, L’Incertaine, L’Aimable, La Bagatelle, Suitte de La Bagatelle, La Rémouleuse, Les Tendres Sentiments, Le Vertigo, Allemande, La Sensible, La Marche des Scythes. Fernando De Luca, clavecin. Livret en anglais. Octobre 2023. 65’49’’. Da Vinci Classics C01033

Engagé dans une intégrale de l’œuvre pour clavier de G.F.Haendel, dont nous avons récemment commenté le troisième volume, Fernando De Luca ne craint pas les projets ambitieux. Son website participatif, « La Sala del Cembalo del caro Sassone », héberge diverses ressources autour du clavecin et de la musique baroque, dont plus de six-cents heures de musique en sa phonothèque alimentée depuis 2006. Un encyclopédisme qui force le respect, autant que la générosité de l’ouvrir à tous les internautes. Oserait-on pourtant suspecter que la quantité conspirât contre la qualité ? Pas à l’écoute de ce CD très prenant, et à sa manière fort convaincant.

Le stakhanoviste Italien se penche ici sur les pages de Pancrace Royer, rassemblées pour l’édition en 1746 et dédiées à Mesdames de France. En lisant l’Avis de préface, on devine la popularité de ces quatorze pièces, et le besoin de se les réapproprier contre la vampirisation : « ayant été défigurées, et même données sous d’autres noms, je me suis déterminé à les faire graver telles que je les ai composées ».

Même si la notice biographique de Fernando De Luca mentionne qu’il fut en 1991 le premier à jouer l’intégralité de ce recueil, William Christie l’avait déjà enregistré sur un William Dowd, pour un vinyle paru en 1981 chez Harmonia Mundi. Une dizaine d’années après, Christophe Rousset lui emboîtait le pas, sur le somptueux Hemsch de 1751 (L’Oiseau-Lyre), précédant un remake à la Cité de la Musique de Paris (Ambroisie, février 2007). Le bien-nommé album Vertigo de Jean Rondeau (Erato, mai 2015), mêlant Royer et Rameau sur l’historique clavecin du Château d’Assas, braqua encore les projecteurs sur cette production aussi virtuose qu’attachante.

Avouons que nous avons été conquis par cette nouvelle parution, qui profite d’un accorte et récent instrument construit en 2018 par Andrea Di Maio et inspiré du Vincent Tibaut de 1691, –l’un des trois qui survivent à ce facteur. Retrouvé en 1977 dans un état précaire, ce spécimen à deux claviers et trois registres (8', 4', 8' + jeu luthé) est préservé au Musée de la musique de Paris. Riche en harmoniques mais claire, sans lourdeur et équilibrée sur tout le spectre, l’avenante sonorité est le complice idéal de l’approche souple et chantante défendue en ces sessions de Borgo Ticino. Superbement captées, précisons-le.

Les contempteurs estimeront peut-être que la prudence des tempos ne se risque guère à stimuler le discours, mais cette retenue permet d’intégrer une savante ornementation (L’Aimable !) et d’interroger l’harmonie dans l’entrelacs des phrases. L’interprétation ne relève pas d’un bateleur mais d’un patient orfèvre, qui semble avoir démonté les rouages de cette rhétorique pour la revisser à son plus éloquent. Ou du moins son plus intime degré de sens. Démonstration dès La Majestueuse, et encore dans cette Allemande intensifiée par la science du rythme et de la déclamation : magistral ? Dans le genre décortiqué, on n’a jamais entendu mieux.

Les propres mots du compositeur rappellent que ses pièces sont « susceptibles d’une grande variété passant du tendre au vif, du simple au grand bruit et cela successivement dans le même morceau ». À telle gageure, Fernando De Luca ne surexploite ni le contraste ni la tension, leur substituant une veine sagement illustrative et, en mire, la suggestivité poétique. La Zaïde viendra prouver que la délicatesse peut s’encoquetter sans s’encocotter. Osant le demi-caractère, le portrait de La Rémouleuse, les inquiétudes des Tendres Sentiments n’en sont que plus touchants.

On regretterait que les Tambourins manquent de verve, mais certainement pas de poigne. On applaudirait Matelots plus virils, mais guère d’aussi expressifs. Un art d’ausculter la partition et d’en restituer le suc sans heurt ni tapage. Pas même dans les morceaux de bravoure habitués au brio et à la prestidigitation comme Le Vertigo ici dramatisé sans hâte et d’autant impressionnant, ou La Marche des Scythes, ici déployée en quelque huit minutes, préférant le recul grandiose sur la vaine cavalcade.

Cette modération contreviendra aux oreilles qui briguent la projection, la fougue, l’éclat. Pour cela, les susnommés Rousset, Rondeau, ou Skip Sempé dans une Marche des Scythes bride abattue (A French Collection, Paradizo, 2009) restent une meilleure enseigne. Ici, la leçon est autre : questionner le texte, instruire sa signification, le laisser respirer, sans faire parader les doigts. Purgé de concessions, lavé de tout soupçon clinquant, de tout alibi poseur, voici un Royer de mémorialiste et d’éthopée plutôt que de spectacle. Assumant un rare talent d’ornemaniste, Fernando De Luca guilloche sa sensibilité à intelligible voix, et lui fait sonder la profondeur de ces pages qui depuis longtemps attendaient qu’on révèle aussi leur âme secrète.

Christophe Steyne

Son : 9 – Livret : 8 – Répertoire : 9 – Interprétation : 9,5

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