Fleurons de la musique symphonique polonaise du XXe siècle
Grażyna Bacewicz (1909-1969) : Ouverture pour orchestre. Witold Lutosławski (1913-1994) : Symphonie n° 3. Karol Szymanowski (1882-1937) : Fantaisie symphonique sur « Le Roi Roger », arrangement Iain Farrington. 2024. Royal Scottish National Orchestra, direction Thomas Søndergård. Notice en anglais. 59’ 55’’. Linn CKD 758.
Spécialiste de la musique nordique à laquelle il a consacré un ouvrage paru à l’Université de Yale en 2022, l’auteur de la notice du présent album, Andrew Mellor, rappelle que la Pologne catholique a été occupée au XXe siècle par l’Allemagne nazie et par la Russie communiste, qui ont tenté de réduire sa liberté de pensée. Avec un effet contraire, celui de stimuler l’inspiration des compositeurs. Trois d’entre eux en portent ici témoignage.
Née à Łódź, dans une famille de musiciens, Grażyna Bacewicz, a étudié le piano, le violon et la composition au Conservatoire de Varsovie, et la philosophie à l’Université de la capitale. Elle s’est perfectionnée à Paris auprès de Nadia Boulanger en 1932/33, et de Carl Flesch l’année suivante pour le violon. Elle s’est mise à composer au cours de cette même décennie, tout en occupant le poste de premier violon à la Radio polonaise, de 1936 à 1938. Pendant la guerre, elle a continué à créer et a donné des concerts secrets. En 1943, sa brève Ouverture pour orchestre (un peu plus de cinq minutes), qui ouvre le programme, se présente comme un acte de résistance en pleine Pologne occupée. Cette intense et foisonnante partition de défi emprunte à la Symphonie n° 5 de Beethoven le symbole des quatre coups de timbales, hymne de la BBC en guise de « V pour Victoire ». On y entend aussi d’autres influences, depuis la musique baroque triomphante jusqu’aux créateurs polonais, comme Szymanowski. Mais la compositrice ne pourra faire entendre son ouverture qu’une fois le conflit terminé, lors d’un festival de musique contemporaine en 1945.
En fin de programme de l’album est proposé un arrangement, par le pianiste, organiste et compositeur britannique Iain Farrington (°1977), d’une suite tirée de l’opéra Le Roi Roger de Szymanowski, qui date de 1926. L’action se situe dans la Sicile byzantine du XIIe siècle, au cœur d’un conflit entre le christianisme et le paganisme ; une crise d’identité spirituelle et sexuelle, qui reflète celle du compositeur, vient s’y greffer. La partition est très sensuelle, avec de brillants harmonies qui montrent l’influence commune de Wagner, Richard Strauss, Debussy et Scriabine. Farrington en choisit quelques épisodes pour bâtir un arrangement de près de vingt-deux minutes, nourri de danses extatiques, d’intimité ou d’angoisse ; la synthèse est séduisante. Thomas Søndergård l’a créé en public, avec le Scottish National Orchestra, le 15 février 2024, avant de l’enregistrer à Glasgow dans la foulée.
Mais l’essentiel du programme est sans doute la Symphonie n° 3 de Lutosławski, une commande de l’Orchestre symphonique de Chicago, qui l’a créée le 29 septembre 1983, sous la direction de Georg Solti. Comme chez Bacewicz, on y trouve des allusions à la Cinquième de Beethoven, qui ouvrent et ferment la symphonie. À l’époque de la composition, la Pologne est sous le coup d’une loi martiale instaurée par le gouvernement du général Jaruzelski, coupant les rêves de liberté. Sans reconnaître de façon formelle que son œuvre était en corrélation avec les événements qui se déroulaient, le côté tragique injecté à cette partition en deux mouvements enchaînés par Lutoslawski est toutefois manifeste. Le compositeur a précisé que l’introduction et les épisodes qui le suivent se déroulent dans le même tempo, avec une expressivité qui s’exprime à travers les cordes, le piano et la harpe, avant des dialogues entre clarinettes et basson, et un motif dévolu aux trompettes et aux trombones. Tout conduit vers le second mouvement, au cours duquel la narration dramatique, les nuances et les explosions instrumentales sont magnifiées. En un peu plus d’une demi-heure, le compositeur conduit l’auditeur vers un épilogue en forme d’accomplissement particulièrement suggestif.
Il existe plusieurs versions de cette Symphonie n° 3 de Lutosławski, à commencer par une interprétation en public par le compositeur lui-même à la tête de la Philharmonie de Berlin en 1985 (Philips). On relèvera aussi Antoni Wit avec l’Orchestre de la Radio polonaise (Naxos, 1996), Edward Gardner avec le BBC Symphony (Chandos, 2010), Esa-Pekka Salonen à Los Angeles (Sony, 2013) ou Hannu Lintu, avec l’Orchestre de la radio finlandaise (Ondine, 2020). Le choix est vaste, et de qualité. Le chef danois Thomas Søndergård (°1969) s’y ajoute : il est particulièrement à l’aise dans cette symphonie, comme il l’est dans les deux autres œuvres inscrites au programme. Sous la baguette de leur directeur musical, les pupitres du Royal Scottish National Orchestra font étalage de la virtuosité et de l’expressivité requises.
Son : 8,5 Notice : 9 Répertoire : 10 Interprétation : 10
Jean Lacroix